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Le jour diminue, il est presque cinq heures et je suis là, allongé sur le sol, je l’observe.

Elle est loin, à l’autre bout de l’avenue, mais je trouve qu’elle te ressemble tellement. Ses cheveux sont peut-être plus courts, ses vêtements moins féminins mais quelque chose dans son attitude, lorsqu’elle monte à l’avant du véhicule, me fait tant penser à toi, Dzana, ma grande sœur.

Elle aussi doit avoir 18 ans, peut-être vingt, je me demande si elle a un enfant aussi beau que ta petite Sejla. Je ne le saurai jamais, je n’aurai pas l’occasion de lui poser la question.

Elle a noué autour de son cou une longue écharpe blanche, sans doute pour montrer qu’elle ne fait pas partie de l’histoire. Derrière elle, plusieurs camions forment une file, crachant une fumée noire qui se mélange à la poussière qui recouvre ma ville depuis plusieurs mois.

La jeep dans laquelle est montée la jeune femme s’ébranle en tête du cortège et, à sa suite, les bannières de la croix rouge flottent dans le vent qui se réveille avec le soir.

Avant c’était l’heure à laquelle on s’agenouillait en écoutant le muezzin, le minaret n’existe plus, la prière n’est plus que pour les morts.

Du coin de l’œil j’observe le convoi qui avance doucement dans l’avenue jonchée de blocs de bétons, de voitures incendiées, et de morceaux de tout.

A présent je lis la peur sur  ce visage qui a dû rire, chanter, embrasser. La lunette de visée est si précise que je vois son regard qui cherche le piège, le sniper qui ne respectera pas le symbole de paix qu’elle arbore. Mon doigt ne tremble pas, elle n’entend pas, ne voit pas la balle qui traverse son foulard blanc.

Je continue de la suivre des yeux, elle sait ce qui se passe et la tâche carmin qui s’étale sur son emblème de paix la ramène dans la rue, semblable aux autres, à tous ceux qui sont passés avant elle.

La jeep fait soudain une embardée et les camions freinent dans la poussière. Des hommes jaillissent de sous les bâches, des armes automatiques à la main.

Je ramasse mon Falcon, et traverse la chambre de ma sœur Dzana.

C’est là qu’elle dormait avec sa fille Sejla, avant que le mur extérieur ne les pulvérise.

J’ai perdu le compte des jours, un bout du berceau dépasse d’une poutrelle d’acier, le gris du béton recouvre d’un linceul ce lieu où je les entendais vivre.

Dzana, cette première fois, cette première balle, je te l’offre, c’est le seul hommage que je pouvais te rendre.

La prochaine sera dédiée à la douce Sejla, ensuite je fuirai ce pays,

inch’allah.

 

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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