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Le soir tombait et  le ciel se colorait de nuées oranges et bleues sombre qui dansaient, poussées par le vent. Assise devant la table de la grande pièce commune, je les regardais en mordillant mon crayon. A côté, dans la cuisine, mes parents se disputaient, comme d'habitude.

Mais aujourd'hui, c'était moi le sujet de la dispute. Maman s'énervait "Ecoute! elle a huit ans cette gamine! elle n'a qu'à aller seule à l'école. Ainsi, tu pourras déposer les petits à la crèche et aller au travail ensuite, sans faire de détour. Va le lui expliquer, moi, elle m'agace"

J'agaçais toujours maman. Quoique je fasse. Papa, qui la disait malade, cautionnait tout ce qu'elle disait, même s'il semblait parfois peiné. Il est donc venu m'expliquer comment je devais être prudente et me dépêcher pendant le trajet car l'école était à deux kilomètres.

J'avais compris. Devant son air malheureux, je lui ai souri puis je l'ai embrassé.

Je me suis levée, puis je me suis engagée dans le corridor sombre menant  aux chambres. J'ai eu un moment d'hésitation, puis j'ai avancé à nouveau. Le couloir me semblait étonnament long. Arrivée au bout, j'ai franchi la porte du jardin. La nuit était très profonde et la lune semblait très lointaine, voilée de sombres filets. J'ai pris la route menant à la mer, puis j'ai tourné sur le sentier menant à la falaise. Alors, je me suis assise, les pieds dans le vide. Devant moi, l'océan fracassait contre les rochers d'énormes vagues dont l'écume me mouillait le visage.Ou c'était  peut-être quelques larmes qui avaient roulé sur mon visage, rapidement séchées par le vent.

Elle s'est assise à côté de moi, si belle, nimbée de clarté : "Je sais , petite fille, ce que tu viens confier à l'océan. Laisse-moi te prêter pour cette nuit les ailes de ta destinée. Dès que tu te poseras, l'enchantement sera terminé. Va, je t'attends". Emerveillée, j'ai vu grandir de chaque côté de mes épaules deux immenses ailes transparentes et parsemées d'étoiles. J'ai embrassé la féé et...

JE ME SUIS ENVOLEE! Oui, envolée....

J'ai d'abord survolé la mer. Elle m'a chanté ses plus beaux chants, tendres et violents, profonds et doux. Un vol d'oiseaux m'a escortée pleins de cris et de rires. Mes ailes semaient des milliers d'étoiles.

Puis j'ai reconnu le phare rouge et blanc, deux feux longs et un feu court. Maintenant, je voyais la terre, les champs et le lac miroitant sous la lune. Les maisons ressemblaient aux paysages de contes de fées avec leurs fenêtres éclairées de lumières tremblotantes, et les routes semblaient être des rubans déroulés.

Puis, malgré moi, mes ailes m'ont portée vers une petite maison toute douce, toute blanche avec des volets bleus, toute chaude grâce au feu de bois qui chantait dans la cheminée. Un homme faisait lire un petit garçon qui annonaît en suivant les lettres de son petit doigt. Je n'ai fait que traverser, il ne fallait surtout pas que je m'arrête, mais je les ai reconnus. C'était lui, l'homme qui allait partager ma vie, là dans ma maison, lui mon Yann, avec ses boucles sur le front, ses yeux bleus, ses rides sur  les joues encadrant son sourire. Je l'ai aimé tout de suite. Et là, c'était mon enfant chéri, à qui il apprenait à lire avec sa patience habituelle. Je leur ai envoyé une pluie d' étoiles.

Alors, je me suis envolée haut, très haut encore plus haut. Elle s'est avancée vers moi, les bras tendus. J'ai reconnu ma douce Grand'mère avec sa coiffe, puis mon Grand'père, Puis Lise, morte si jeune, d'autres encore, ancêtres bienveillants rassemblés pour moi. Grand mère m'a fredonné les berceuses de mon enfance dans sa belle langue bretonne. J'aurais voulu la prendre dans mes bras, l'embrasser, mais elle n'était qu'une ombre. Sa voix m'a suivie et plus jamais quittée :

"Envole-toi, Joëlle, sois heureuse nous veillons sur toi"
 

Virevoltant et tourbillonnant, je suis redescendue. Les ailes m'ont guidée vers la maison de mes parents.Dans la pièce, j'ai vu sur le mur une photo très agrandie de mon père. Une vieille dame était assise sur un fauteuil . Un peu plus loin, une jeune femme nettoyait le sol avec nonchalance. J'ai reconnu ma mère : "C'est toi, petite? Tu sais, je ne savais pas en ce temps là que tu étais mon bien le plus précieux. je ne voyais que la réussite, l'argent. J'ai harcelé ton père, tourmenté  tes frères et toi, je ne t'ai pas aimée. Et maintenant, je suis seule. Pourras-tu me pardonner?"

Je me suis échappée. Le jour commençait à se lever, éclairant le ciel de mauve, d'ocre et de bleu. Un rayon orange se profilait au loin et j'aperçus la falaise. La fée m'attendait. Je lui ai rendu ses ailes et je l'ai embrassée. Elle m'a souri avant de s'envoler : "si tu reviens, je serais toujours là pour toi. Va maintenant!"

Maman s'est ruée dans ma chambre en criant :

"Sale gosse! tu es encore au lit? Qu’attends-tu pour te lever? Louis, tu n'as pas réveillé cette gamine? Attends je vais t'aider moi!"

D'un coup, elle arrache les draps, puis me donne deux ou trois gifles retentissantes. Mais, pour la première fois, je la toise :

"Maman! Un jour, tu regretteras ce que tu fais, et tu me demanderas pardon. Fais attention. Je voudrais encore avoir un peu d'amour pour toi quand tu seras vieille"

Je me suis envolée pour de vrai à seize ans, après la mort de papa et la prophétie s'est réalisée. J'ai rencontré mon Yann et j'ai été heureuse avec lui et notre petite famille. Un seul détail a manqué :

Maman ne m'a jamais demandé pardon.

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