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7 Décembre 2052.

 

Je décidai de passer de l’autre côté du miroir…

 

C’est plus fort que moi, il faut que j’utilise un style littéraire, des restes de ma vie d’écrivain, alors qu’il ne s’agit ici ni d’une nouvelle ni d’un roman, mais de relater un événement dont j’ai été le témoin direct, il y a plus de quarante ans. Un fait qui a été effacé, je ne sais comment, de la surface de la Terre - lavage de cerveau sans doute – qui n’a pas dû totalement fonctionner sur moi, vu mon activité onirique.

 

Au début, je pensais qu’elle était due à mon imagination délabrée, puis les lieux, les personnes me sont revenus parfaitement en mémoire. De rêves, ils se sont changés en souvenirs. Je n’eus plus aucun doute. J’avais réellement vécu ce dont j’avais rêvé, aussi spectaculaire que cela puisse être.

 

Pour retenir votre attention, il me faut employer une phrase accrocheuse pour débuter mon récit, pour qu’il ne finisse pas aux oubliettes, comme moi bientôt. Effectivement, je suis à l’aube de mes quatre-vingts ans.

 

Sans concrètement «  passer de l’autre côté du miroir » - je n’ai pas été englouti par ma psyché et envoyé dans un monde parallèle ou imaginaire – mais à l’image d’Alice, j’ai fait l’expérience d’un voyage extraordinaire.

 

Nous sommes en 2013. Si les internautes peuvent jusque là se parler malgré la distance, l’heure, il reste une limite : se toucher, être dans la même pièce que son interlocuteur.

Cette année-là, cela devient possible.

 

Des chercheurs ont travaillé d’interminables heures depuis la création de l’Internet, dans le secret. Puis un soir de février 2013, la nouvelle est tombée aux JT de 20 heures :

 

— Nous venons de l’apprendre à l’instant, il serait désormais possible, par on ne sait quels moyens, d’être transporté - je ne sais comment dire, je suis comme vous, stupéfait par cette annonce – dans les méandres du réseau électronique d’Internet pour rejoindre corporellement la personne avec qui nous sommes en relation. Nous n’en savons pas suffisamment pour le moment pour vous donner des précisions, mais nous vous tiendrons au courant.

 

Je suis divorcée depuis deux ans, je m’ennuie ferme. C’est pour moi l’occasion de vivre des sensations fortes.

J’achète tout le matériel nécessaire dès qu’il est en vente, et tente l’aventure.

La première personne que j’ai envie de voir est mon amie du net. Avec cette communication révolutionnaire, elle ne pourra plus reculer et refuser de me voir.

 

Un matin que nous sommes connectées, je lui fais part de mon intention :

 

— ça y est, j’arrive !

 

— Tu es sûre de toi, il n’y a aucun danger ? hésite-t-elle.

 

— Non allez, j’y vais. Cliques sur «  Accepte la transmutationélectroportée ».

 

Après avoir inséré le logiciel concerné, j’entre le pseudo de la personne chez qui je me rends : «  doremi », ainsi que le code d’accès, transmis par celle-ci, m’autorisant à la rencontrer.

Je vérifie que l’aspélectro est branché.

J’avale ma petite gélule, et me transforme en unique molécule.

C’est le trou noir. La microscopique bulle que je suis devenue est attirée par le tuyau qui se met en route. Un souffle d’air d’une puissance considérable m’embarque. A la vitesse de la lumière, je parcours deux cent kilomètres en moins d’une seconde.

Plus rapide que le train !

Mon amie me récupère dans un tube à essai dans lequel elle verse une goutte d’un produit qui me rend mon apparence humaine.

Je suis abasourdie. Je viens de tenter une expérience ahurissante et mon amie se tient là,  devant moi.

 

— Bienvenue, me dit-elle pour m’accueillir.

 

— Merci, lui réponds-je.

 

Nous sommes émues jusqu’aux larmes tellement notre joie est immense. Huit ans d’une indestructible amitié alors que nous ne nous sommes jamais vues.

 

Je vais rester avec elle toute la journée, partager même son déjeuner.

Néanmoins, cela me chagrine de ne pas avoir pu lui apporter de cadeau. Cela est impossible,  la substance du médicament ne modifiant que les matières naturelles. Je n’ai pu que transporter mon corps et mes habits, essentiellement constitués de fibres végétales telles le coton.

 

— Comment vas-tu ? me demande-t-elle, un peu inquiète.

 

— Tu vois, je vais bien, je suis entière.

 

Mon amie me fait visiter sa maison, son jardin. Puis nous nous asseyons devant une tasse de thé, n’arrêtant pas de parler de nos vies.

Vers midi, je l’aide à préparer le repas. Je fais la connaissance de son mari, un homme charmant, qui retournera ensuite à son bureau.

Après le déjeuner, je lui propose de me jouer quelques airs de piano. Quel magnifique instrument ! On voit qu’il est astiqué quotidiennement. Ma complice se fait prier, et cela ne me surprend pas, puis s’installe sur le tabouret, soulève le couvercle et commence par des arpèges et des gammes pour assouplir ses articulations. Aussi, elle frotte ses paumes l’une contre l’autre afin de les réchauffer.

Enfin elle se met à jouer : Mozart, Schubert, Beethoven, et ce cher Chopin ! Quel délice !

Je ne peux pas faire autrement que de fredonner, unir ma voix aux notes qui dégoulinent du piano.

Le temps passe vite ! Moins que celui du « voyage », mais trop vite à notre goût.

 

Nous nous saluons, une longue embrassade, garder à l’intérieur de nos narines la chaleur de l’autre, mais nous ne sommes pas tristes, nous savons que nous allons nous revoir très bientôt.

 

Je reprends une des miraculeuses pilules, et hop, je m’évanouis dans l’aspélectro.

Le retour se déroule comme l’aller : le trou noir.

Là, une fois chez moi, je reprendrai ma forme automatiquement au bout de cinq minutes. Inutile qu’il y ait quelqu’un pour me recevoir. Cette méthode permet une totale indépendance.

 

Je fais plusieurs trajets de la sorte, en profitant pour renouer avec des amies éloignées que je n’ai pas côtoyées depuis des lustres. Parfois, ce sont elles qui se déplacent. On ne sait pas exactement les effets à longs termes des substances de la pilule. Mes camarades ne veulent pas que j’abuse d’une telle absorption. Je m’en fiche un peu à vrai dire, ne voyant que l’aspect positif que cela me procure.

 

Cet outil devient indispensable à la population et atteint la même importance que la télévision, le portable ou l’ordinateur. Un nouveau joujou nous est offert dont nous comptons nous servir un maximum.

 

Un jour, avec plusieurs connaissances, nous décidons de nous rassembler et d’offrir un anniversaire mémorable à une des nôtres qui nous est chère et à la santé branlante.

Toujours impossible de transporter gâteaux, bougies, colis, mais notre simple présence ; ce qui signifie beaucoup pour elle.

Une de ses amies lui demande de venir. Amélie lui envoie son code. Lorsqu’elle verse la goutte du produit reconstructeur sur ce qu’elle pense être l’unique molécule, ce sont sept corps qui prennent forme devant elle. Nous sommes arrivées presque simultanément. On a frôlé l’embouteillage mais tout s’est finalement bien déroulé.

Notre hôte est tout d’abord étonnée, puis les larmes jaillissent. Nous ne pouvons pas lui consacrer de plus belle journée.

Cela m’a permis de découvrir de nouveaux visages sur lesquels je pouvais jusqu’alors ne mettre que des pseudos, tout au plus des prénoms.

Je papillonne de l’une à l’autre, butine ce qu’elles peuvent me donner, telle une abeille goulue de pollen. C’est une multitude de coulées de miel qui enrobent mon cœur ce jour-là.

Je rentre en ma demeure les mains vides, mais la tête et les yeux remplis de bonté, de joie et d’allégresse.

 

Mes voyages se multiplient ainsi à une allure époustouflante, parcourant des milliers de kilomètres en un temps record. Tout se produit normalement jusqu’au jour où je me réintègre face à un parfait inconnu.

Je ne comprends pas tout de suite ce qui m’arrive, mais apparemment, tout comme nous pouvons nous tromper en composant les chiffres d’un numéro de téléphone, je n’ai pas dû appuyer sur les bonnes touches pour le code d’accès.

Alors comment se fait-il que cet individu a accepté de me recevoir ne sachant pas qui je suis ? Pour le goût du jeu. Il a reçu une invitation, et y a tout simplement répondu.

 

Penaude, je me présente à lui :

 

— Bonjour, je m’appelle Raphaëlle.

 

— Cédric. Sois la bienvenue, me dit-il en me tendant la main.

 

Je la lui serre tout en restant sur mes gardes. Rien ne m’indique que je n’ai pas à faire à un serial killer spécialisé en transmutationélectroportée. Je suis d’autant plus sur la défensive que l’homme est beau.

 

J’essaye de me détendre et de profiter de ce que le hasard a mis sur mon chemin.

Trois ans que je n’ai plus de compagnon, seule, une vie sèche, que je parsème de rencontres essentiellement amicales.

Nous discutons de choses et d’autres. Rapidement, nous nous trouvons des tas de points communs. Il aime la littérature, l’art en général, le cinéma, et partage les mêmes convictions que moi.

Je me sens à l’aise avec lui comme je ne l’ai pas été depuis longtemps avec une personne du sexe opposé.

Après cette première entrevue quelque peu inattendue, nous nous promettons de nous revoir.

Les semaines s’enchaînent et je deviens éperdument amoureuse de lui. Il en est de même pour lui à mon égard. Une magnifique histoire est en train de nous unir.

 

Jusqu’à ce jour de printemps 2015. Là encore le trou noir, mais pour des raisons que nous ignorerons toujours. Il y a eu un bug informatique, et tous les ordinateurs du monde se sont éteints d’un seul coup. Les milliers de molécules de personnes étant en train de « voyager » partirent en fumée. Des milliers de morts en une seconde.

 

Cédric était venu chez moi, alternant les déplacements. J’ai senti un sentiment confus en le quittant. Toutes les fois que nous nous séparions, nous savions que l’on se retrouverait très bientôt. Ce jour-là, c’est avec appréhension que je me séparais de lui. Une angoisse persistante, une certitude tenace.

Je savais au fond de moi que je ne le reverrai plus jamais.

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