Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Ma maison intérieure a quatre fenêtres.

 

 Le matin, j'ouvre un à un tous les volets de mon cœur, en commençant par le premier, celui situé à l'Est , où se diffuse  une lumière discrète, mais tenace, qui ne lâcherait pas un pouce à la nuit encore  proche. J'y trouve à cette heure bénie du matin la fraîcheur et la joie, l'enthousiasme nécessaire pour poursuivre ma journée. Rien ici pour m'agresser, me tyranniser,  me dicter le moindre de mes actes. Je suis libre comme l'oiseau qui passe et va rejoindre son nid, un peu plus haut, sous le faîte d'un toit. Il me connait depuis toujours, l'oiseau, nous sommes de la même trempe, lui dans ses sphères aériennes, et moi, au grand large de mes rêves qui rejoignent les siens dans nos espaces bleutés et céruléens. Parfois, à l'heure matinale,  un coq pousse son cri et rend hommage à son employeur, ce cher roi-soleil qui dans sa majesté prend son temps pour s'offrir à ma vue. Moi, je prends le mien pour le louer, le contempler, le remercier et lui offrir mes hommages païens...

 

Par ma fenêtre de l'Est, je vis ma vie chaque jour comme une  élévation et comme une (re)naissance.

 

J'ouvre ensuite mon volet de l'Ouest,  j'en pousse doucement et conjointement les deux battants et je reçois la caresse d’une petite brise légère et  fraiche utile à ma survie et à ma bonne santé. Ce petit vent m'apporte  toutes les nouvelles des parents et amis lointains qui me sont chers. Puis brusquement il bifurque, change de cap, fait le trajet inverse  pour aller déposer à leurs pieds toutes  les pensées que je leur adresse en retour :  amitié, amour, tendresse, passion, voilà les mots qui s'envolent de ma fenêtre chaque fois que me vient un nom précis, celui de mon amour présent, ardent et sincère, celui d'une amitié lointaine ou d'un ami perdu de vue depuis 20 ans, mais qui est inscrit à jamais  dans mon cœur, d'autres rencontrés récemment et que je salue et remercie pour leur accueil et leur disponibilité, et puis tous les amis futurs dispersés dans le monde et qu'un jour j'aurai, qui sait, la joie de connaître. Sans oublier toutes ces chères âmes disparues que je porte en moi où que j'aille et qui m'accompagneront jusqu'à ma mort.

 

Par ma fenêtre de l'Ouest, je vis ma vie en buvant l’amitié, l'amour et la mémoire  à petites gorgées.

 

Ma fenêtre du Sud, c'est celle de la chaleur humaine, des doux murmures de la mer qui clapote entre des rangées de palmiers, celle de la vie, de la couleur, des foules animées sur des marchés d'Orient. Celle par où pénètrent et me rejoignent toutes les senteurs, toutes les odeurs mêlées de paprika, de musc, de patchouli, de lavande,  de jasmin répandues dans les allées foulées des pieds calleux et dénudés des berbères. Celle des kakis, des mangues, des kumquats, des jus acides de cédrat.  L'un ajuste son boubou, l'autre renoue son chèche, une autre s'avance vers moi de sa démarche élégante et chaloupée en portant une grande jarre d'eau sur la tête.  Devant la porte peinte en bleu pour laisser la chaleur sur le seuil au lieu d'y pénétrer, les vieux assis sur des chaises légèrement bancales courbent la tête en poussant de petits  soupirs, les femmes jacassent entre elles dans leur langue maternelle un peu rauque, un peu gutturale, mais si agréable, si authentique ! Les enfants jouent et s'éparpillent en criant de tous côtés. Je dis bonjour à tous, eux me saluent d'un petit signe de la main.

 

Par  ma fenêtre du Sud, je vis ma vie dans un monde rempli de vie et de  couleurs.

 

Puis je les quitte pour aller vers le Nord. Le volet du Nord s'ouvre sur une nappe de silence, ce sont d'incommensurables espaces, de grandes étendues arides et presque vierges où l'on entend parfois la foulée sûre et régulière d'un cheval, ou le galop d'un troupeau de rennes ou de  karibous. Un nuage passe, il a la forme d'une crinière, puis s'échevelle et se délite sous l'aspect d'un grand filet de vapeur laiteuse. Par ma fenêtre du Nord,  j'aperçois des steppes, des pampas, des taïgas et des toundras, des déserts de sable et de pierre, des ergs, des rias, des étendues glacées, des banquises, des lacs salés, des mirages  et des soleils de givre, j'y croise l'ours polaire, le phoque et le béluga, j'y caresse le coyotte, le renard des sables, la mangouste et le yack, le mustang, le prewalsky et le tarpan... Ma fenêtre du Nord s'ouvre sur des igloos, des tippis, des yourtes, des populations basanées emmitouflées sous leurs grands bonnets de poils, des hommes burinés  qui pêchent la baleine et le saumon et attellent leurs chiens de traîneau en riant. Partout ici, je me sens chez moi.

 

Par ma fenêtre du Nord, je vis ma vie en solitaire,  celle de tous mes rêves et de tous mes espoirs.

 

Ce soir, j'ai refermé mes volets. Tous mes volets. Je n'existe en ce moment que d'un seul côté de la vitre,  cette petite lucarne à double face qui permet de voir le monde aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur. Demain, à travers chacune de mes fenêtres je défendrai à nouveau mon paysage, son paysage*, mais pour l'heure, douillettement lovée dans la douceur de mes draps blancs, à l'heure introspective de la journée, je repense à cette phrase de Baudelaire qui hante si souvent mes pensées : ce qu'on voit au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.

 

* Chaque fenêtre défend son paysage (Emile Jabès)

Tag(s) : #Textes des auteurs
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :