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- Tu ne crois à rien ? mais comment peux-tu vivre sans espérance ?

Viens, une fois  seulement, à l'office du dimanche, je t'en prie, rien qu'une fois, tu changeras d'avis….

 

Il est craquant, mon petit ami. Si souple, si candide, avec des gestes élégants et des épaules athlétiques qui donnent envie de s'y lover. Trois semaines déjà de relations ardentes, et je ne me lasse pas de ses membres déliés, de ses yeux de biche et de sa peau d'ébène. Mais ce soir mon délicieux amant se fait lourd : à mon grand étonnement - je n'avais encore jamais abordé avec lui de sujets aussi polémiques - il a entrepris de me convertir. Parce qu'imprudemment, j'ai fait état d'un athéisme paisible. Et depuis une heure, il prêche ! au lieu de me prendre dans ses bras, de glisser sa main sur mon cou, dans mon dos, sous ma jupe, il cherche à me convertir, moi !

- Quand le père invite à se donner la main, on se sent en phase avec les fidèles, avec l'humanité entière. Toi-même, tu éprouverais comme une sorte de renaissance… Il est bien gentil de me croire perméable à ces élans mystiques. Mais si seulement il pouvait se taire, ou changer de sujet ! Je croise haut les jambes, cambre un peu les reins et conciliante, je susurre :

- Je veux bien croire à tout ce que tu veux. A Jéhovah, à Yahvé, à Satan, à Osiris, à Minerve, à Saturne et au Grand Manitou des plaines. Mais dimanche, on aura autre chose à faire, toi et moi, que d'aller à l'église !

 

La manœuvre échoue lamentablement : il se sent même floué par mon affligeante légèreté. Tant d'éloquence annihilée par cette futilité impie, voilà qui l'attriste et voile ses beaux yeux d'une ombre de ressentiment. J'ébauche un sourire voluptueux propre au réveil de ses sens engourdis par son prosélytisme. Son noble visage reste de marbre noir. Courageusement, il tente un argumentaire philosophique, un peu faisandé à mon goût :

- Imagines-tu que le monde, si complexe, la nature, si magnifique, l'Homme même, n'aient pas de créateur ? Que l'horloge n'ait pas d'horloger ?

- Je l'imagine parfaitement, et quand bien même il existerait une volonté créatrice, quel rapport avec les sermons du père machin, les légendes messianiques, les amulettes, les statuettes votives, les cantiques et tout ce tralala ?

 

Déjà je regrette ce réflexe malheureux qui me pousse immanquablement à la contradiction. Quelle chipie je fais ! Aussi bien, il ne fallait pas me dire ce que je dois penser!  Il insiste, pourtant :

- Des millions de personnes croient à ce « tralala », comme tu dis !

Te crois-tu plus intelligente, plus pertinente, plus éclairée que ces gens-là ?

Vachardise pour vachardise, je réplique :

- Tu connais la théière de Russel ? Si l'église décrétait qu'une divine théière tourne dans la galaxie et intégrait cette croyance dans le dogme, tu considérerais mes doutes quant à l'existence de la théière comme inspirés par le diable lui-même.

 

Mon bel amoureux agite gracieusement ses mains effilées à la paume rosée, signe de nervosité. Il hésite, non parce qu'il est touché par mes arguments, mais parce que mon obstination mérite à la fois une vertueuse indignation et une miséricordieuse indulgence. Je me sens émue par son impuissance à purger mon âme de son athéisme. Et quelque peu inquiète à l'idée que, découragé par mes raisonnements sulfureux, il pourrait déserter mon lit cette nuit. Il est temps de  changer de tactique : à défaut de flambée mystique, il se contenterait peut-être d'une étincelle de foi ? J'opte pour une trahison cynique à mon intégrité morale. Je me coule contre son flanc, lève des yeux papillonnants vers son front soucieux. Ses bras, ses mains, sa bouche sauront étamer ma conscience cabossée.

 

- Je m'interroge souvent, tu sais. J'adorerais croire en Dieu, si, si, je t'assure, mais… Nous en reparlerons, veux-tu ? J'ai certainement beaucoup à apprendre de toi. Embrasse-moi….

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