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Un patient qui, après plusieurs séances chez son psy, s’allonge sur le divan.

 

Le patient :

C’est confortable, observe-t-il en se triturant les doigts de ses mains posées sur son torse.

 

Le psy garde le silence. Son stylo griffonne le papier.

 

Le patient :

J’espère que je pourrais parler sans tabac.

 

Le psy note cette étrangeté et attend la réaction du patient qui ne vient pas.

 

Le patient se tait, décontenancé par ce lapsus.

 

Le psy :

Sans tabac, avez-vous dit ?

 

Le patient :

Excusez-moi, je voulais dire sans tabou mais j’essaye d’arrêter de fumer depuis quelques temps et ce n’est pas très facile.

 

Le psy :

Pourquoi avez-vous pris cette décision ?

 

Le patient :

J’ai 45 ans et la moitié à fumer. Ça m’angoisse tout ce que j’entends autour de moi : untel qui meurt d’un cancer des poumons, cet autre qui fait un infarctus. Et le matin je tousse, j’ai plein de crachin dans la bouche. Des crachats…

 

Le psy :

Des choses qui vous gênent, qui doivent être expulsées, reformule-t-il.

 

Le patient :

Oui, ça me fait peur.

 

Le psy :

Pourquoi avez-vous commencé à fumer ?

 

Le patient :

Oh ! Pour ressembler aux copains, pour défier aussi l’autorité de mes parents qui étaient très stricts. J’avais peu confiance en moi, la cigarette me donnait l’impression d’apprivoiser ma timidité.

 

Le psy :

Parlez-moi de l’autorité de vos parents, comment cela se manifestait-il ?

 

Le patient :

C’étaient des gens pieux, alors j’avais droit à leur mélopée sur ce qui est bien et ce qui est mal, dont fumer. Je me serais cru aux sermons du curé plutôt qu’à un simple repas familial. Comme si chaque dimanche matin, ça suffisait pas !

 

Le psy :

Ils se sont toujours comportés ainsi avec vous ?

 

Le patient :

Oui, quand j’étais enfant, les éclats de rire étaient bannis de la maison. Tout était sous contrôle. Point de sentiments exacerbés. Tout était savamment dosé. Sucrer son enfance était interdit. Ma mère affirmait que cela pouvait déranger l’esprit. Alors les copains me fournissaient en bonbons. On faisait des échanges. Mais je dois avouer que la situation a empiré lors de mon entrée au collège. Si jusqu’à maintenant les filles avaient été séparées des garçons, les choses allaient dorénavant changées. J’avais ordre de ne converser avec aucune d’elles, ni de les regarder.

 

Le psy :

Que craignaient vos parents ?

 

Le patient :

Ils arguaient de leurs  ordres la tentation, le péché, en exposant pour la énième fois l’histoire du voisin de 15 ans qui avait engrossé sa camarade guère plus âgée que lui.

 

Le psy :

Comment réagissiez-vous face à ces demoiselles ?

 

Le patient :

J’étais timide alors je suivais les copains.

 

Le psy :

Vous parveniez donc à contourner les interdictions de vos parents.

 

Le patient :

Oui. Comme pour les confiseries, mes copains me donnaient des cigarettes et me poussaient vers les filles. Pour ces dernières, ça m’a déniaisé, mais pour le tabac, c’est autre chose.

 

Le psy :

C’est-à-dire ?

 

Le patient :

Depuis que j’essaye d’arrêter de fumer, je dors très mal, je fais des cauchemars.

 

Le psy :

Oui…

 

Le patient, hésitant :

Je vois des îles en fusion.

 

Le psy :

Des îles en fusion répète-t-il, cherchant une homophonie. Décrivez-moi ces îles.

Le patient :

Ce sont des sortes de volcans coniques par lesquels s’échappe de la fumée grise. Le bout est incandescent.

 

Le psy :

Des cigarettes géantes ?

 

Le patient :

Oui, on peut dire ça comme ça

 

Le psy :

Vous vous souvenez de vos rêves, quelle est votre sensation au réveil ?

 

Le patient :

Je me sens déçu, profondément. Comme si je m’étais trompé.

 

Le psy :

Comme si vous vous étiez fait des illusions ? Illusions égales îles en fusion, propose-t-il.

 

Le patient :

Ah oui ! c’est ça. Parce qu’aujourd’hui, quelle révérence                                                                                             il me faut pour arrêter cette saloperie !

 

Le psy :

Persévérance ? rectifie-t-il.

 

Le patient :

Oui.

 

Le psy :

Révérence…vous allez plier mais vous n’allez pas céder.

 

Le patient :

Que voulez-vous dire ?

 

Le psy :

Arrêter de fumer n’est pas cesser d’exister.

 

Le patient :

Sûrement pas, mais pour l’instant, ça me met au ralenti. Mais je vais promouvoir votre concept : « Arrêter de fumer n’est pas cesser d’exister »

 

Le psy :

Nous allons travailler là-dessus si vous le souhaitez, pour vous faciliter la tâche.

 

Le patient :

Vous avez déjà étudié la question, il me semble ?

 

Le psy :

Effectivement, j’ai pris la dépendance au tabac comme sujet de thèse.

 

Le patient :

C’est pour cela que je suis venu vous consulter. Vous m’aviez été recommandé par mon généraliste.

 

Le psy :

 

Très bien. Nous allons nous arrêter pour cette séance.

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