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En descendant du train, je fus happé par le vent glacial qui sifflait, balayant la plaine et les collines éloignées d'un souffle gelé. A part la neige et la glace couvrant les arbres dénudés, rien ne semblait vivre ici. La locomotive était partie dans un immense nuage de fumée qui se confondait déjà avec le ciel bas. Dans la petite gare, vide et froide, pas une âme. Comment s'appelait le village où je devais me rendre? Je consultais la carte, masquée de buée, et fis la grimace.  C'était un hameau au nom imprononçable, perdu dans les tréfonds du pays. Il y avait trois heures de marche à travers des chemins de campagne enneigés. Enjambant les gravats qui encombraient les abords de la gare, je me mis courageusement en route.

 

Mais qu'allais-je faire dans ce coin perdu? J'avais sur la conscience une vilaine affaire de bagarre après boire. Bien qu'étant intimement persuadé de mon bon droit, je n'ai dû mon salut qu'à la fuite. Je sais bien que je suis recherché et, sans nouvelle de mon adversaire, je ne préfère pas affronter la justice quelque peu sommaire de l'époque. De plus, nanti des ouvrages dédicacés par mes professeurs, j'espérai la paix et le calme pour étudier et reprendre le cours de ma vie sous de meilleurs auspices.

 

Le village était composé de trois maisons, quasi en ruines, entourées de quelques touffes d'herbe jaune, du chanvre peut-être, émergeant de la neige. J'étais atterré. Devant l'une d'entre elles, une brave paysanne, ronde et très rouge, ma logeuse, m'accueillit. J'appris plus tard qu'elle était la seule habitante du hameau et, accessoirement, ivre du matin au soir.

 

Je passai quelques mois paisibles. La maison était sale et les souris galopaient derrière les tapisseries. Pour vivre, Maria Ivanovna descendait une fois par mois à la ville pour acheter son nécessaire. Pour le reste, elle cultivait quelques pommes de terre, élevait des poules qu'elle allait vendre. Elle tirait du puits une eau quasi imbuvable pour faire du thé. Le reste du temps, elle ronflait, ivre morte, sa jupe aux ourlets défaits pendouillant sur ses jambes.  Je l'aidais du mieux que je pouvais, mais il n'y eut jamais de connivence entre nous.

 

Le paysage était vide et glacé. Les autres isbas étaient vides et désertées. C'étaient de plus des nids de vermine. De temps en temps, on voyait passer le train en haut de la colline et c'était le seul signe de vie.

 

Ce jour-là, j'entendis plus nettement que d'habitude le long feulement du train qui approchait. Intrigué, je sortis. le bruit énorme d'un craquement éclata. Contre tout logique, la locomotive braqua subitement son faisceau lumineux sur moi et, dans une immense clameur continue, dévala à grand fracas la colline. Le long boyau des wagons vrilla brusquement, entrainant la machine déjà en flammes, dans un infernal roulé-boulé qui s'acheva sur les trois maisons du hameau.

 

Un silence pantelant s'installa, suivi de cris, de gémissements puis de hurlements. Les wagons s'enflammaient les uns après les autres, happant les quelques survivants. De l'enchevêtrement des quelques voitures détachées et des isbas brisées, commencèrent à émerger quelques survivants hagards, blessés, tâchant la neige de sang. Des débris volaient partout. Vêtements, couverts, valises éventrées, chiffons jonchaient le sol. J'ai vu des gens en flamme tenter de s'échapper et mourir sur la neige, parmi ceux déjà morts. Enfants avec une poupée dans les bras, vieilles femmes chapelet entouré autour des doigts, hommes serviette de cuir fumant et rabougri autour du poignet. Les rats, sortant des ruines, arrivaient par hordes entières.

 

Figé, horrifié, impuissant, que pouvais-je faire? Il y avait peut être cent cinquante personnes dans le train et j'étais seul. Le premier lieu de vie, la petite gare glacée, était à trois kilomètres.

 

Ils m'ont enfermé à l'asile de fous. Personne ne sait qui je suis ni ce qui m'est arrivé. Je n'ai jamais su ce qu'il était advenu de tous ces malheureux. Je passe ma vie tapi dans la peur à essayer de ne pas dormir. Surtout pas dormir. Toutes les nuits, je fais des cauchemars horribles. Je vois un de ces misérables, en flamme, ou moignon cassé en sang, se précipiter vers moi et me reprocher.... quoi, grands dieux? Que pouvais-je faire? Que pouvais-je faire? Et je pense aux rats......

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