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Je me rappelle de ma rentrée en sixième. J’étais un peu effrayée de rentrer au lycée –à l’époque le collège n’existait pas. Mon premier contact avec l’établissement ne me rassura pas. Toutes les classes étaient en rangs sous le préau et attendaient le discours de bienvenue du Surveillant Général. Il arriva presque en courant et, s’arrêtant brusquement, nous dit : « Je suis Monsieur BRRROUUUMMT  ! » Cette façon de prononcer son nom, en le faisant pétarader comme une moto qui démarre, provoqua l’hilarité collective. Mais celle-ci fut de courte durée. Avec un « silence ! » tonitruant, le SurGé rétablit l’ordre. Nous apprîmes très vite à nous méfier de lui. Il épiait le moindre de nos gestes et, à la moindre erreur, fondait sur nous et nous gratifiait d’une calotte ou d’un coup de pied au derrière. En ce temps-là, les parents trouvaient encore les punitions corporelles justifiées.

 

Monsieur Broumt avait pris en grippe un dénommé Pineau, qui était dans ma classe et qui avait une fâcheuse tendance à arriver en retard en cours. Il prenait un malin plaisir à l’attendre. Presque tous les matins, il le surprenait. Et le pauvre Pineau ne tarda pas à accumuler les heures de colle. 

 

Plus grand que les autres sixièmes, il aurait pu bénéficier d’une certaine notoriété. Ce n’était pas le cas. Toujours habillé de pantalons trop courts et d’une blouse grise en coton, il portait les cheveux en brosse –coupe qui n’était plus à la mode depuis longtemps. Il souffrait également de bégaiement. Et, lorsqu’un professeur l’interrogeait, cela devenait immanquablement une torture, qui se terminait parfois par des pleurs. Je le plaignais, d’autant que les autres garçons se moquaient sans cesse de lui. Mais, si je lui parlais, je n’étais pas son amie. D’ailleurs il n’avait pas d’amis.

 

Pourtant, un jour, un gros garçon vantard rejoignit notre classe. Marconi avait au moins deux ans de retard et aucune intention d’apprendre. Il avait tout fait, tout vu et racontait mille histoires abracadabrantes. Il passait le plus clair de son temps à perturber les cours et à préparer de mauvais coups. Allez savoir pourquoi, il s’intéressa à Pineau. ¨Peut-être avait-il compris qu’il était du bois dont on fait les flûtes ? Toujours est-il, que sous son influence, le pauvre garçon commença à sécher. Puis, ce furent des lâchers de boules puantes. Et pour finir, des vols. Oh ! Pas de choses importantes, des stylos, des règles... Mais bien sûr, lorsque le Surveillant Général fouilla les cartables, ce fut dans celui de Pineau qu’il retrouva les objets dérobés. Il fut mis à pied plusieurs semaines. Pendant ce temps-là, son compère se calma un peu. Il n’avait plus personne à manipuler.

 

Lorsque Pineau revint, il était craintif et sursautait à tout moment. Je me demandais ce qui avait bien pu lui arriver. Lorsque Monsieur Broumt ou un professeur s’approchait de lui un peu trop brusquement, il levait les bras devant son visage, pour se protéger. Je ne connaissais pas ses parents, mais les soupçonnais de lui infliger des sévices corporels. D’ailleurs n’étaient-ce pas des bleus qu’il dissimulait en tirant sur les manches de sa blouse ? Quant à Marconi, il disparut un jour du lycée. Une rumeur courut. On disait qu’il avait été arrêté par les gendarmes. Il habitait avec son père, une maison au bord de la voie ferrée. Et il avait soi-disant tiré à la carabine sur les trains qui circulaient. Je n’ai jamais su si c’était vrai. Mais nous ne le revîmes jamais.

 

L’année suivante, je passai en cinquième. Je ne vis quasiment plus Pineau. Il avait été envoyé en classe de transition. Qu’est-il devenu ? Je n’en ai aucune idée. Pourtant, je pense souvent à lui. Aussitôt qu’un enfant subit une injustice ou est violenté, je me rappelle de ce grand garçon fragile. J’espère qu’aujourd’hui, il est heureux et a oublié cette mauvaise période de sa vie. 

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