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Aujourd'hui, j'ai 7 ans. Pépé a, depuis très, très longtemps, promis de me raconter quelque chose de grande importance pour mon "Passage" dans "l'âge de raison".

 Je suis fort impatient mais aussi fort malheureux car mon papa ne va pas bien. Ce matin maman n'a pas voulu que j'aille l'embrasser comme chaque jour.

Je prépare l'eau gazeuse pour la journée en faisant bien attention de ne pas verser le fragile sachet de seltinée à côté de chaque bouteille. Enfin, pépé arrive! Il souffle très fort dans son mouchoir à carreaux violet en me faisant un petit clin d'œil, car mémé n'aime pas ça : "ça" lui soulève le cœur ! Il faut dire que mémé n'aime pas beaucoup de choses. Elle dit que pépé, papa et moi on a une plume au plumeau. Je ne comprends pas les mots de mémé; maman dit que ça signifie qu'on est tous trois poètes. Dans ma tête tout n'est pas très clair, mais je suis sûr que mémé le dit d'une façon beaucoup plus méchante que la traduction de maman.

Pépé me prend la main et nous partons au fond du jardin ramasser les noisettes.

Pépé me dit :"Alors mon Pierrot, c'est le grand jour?"

En guise de réponse je lui prends son panier et m'assieds sur la grande pierre plate près du vieux cognassier.

Pépé me dit : "Il y a bien longtemps, quand j'allais encore au salon de l'agriculture avec mémé, un soir en rentrant à l’hôtel, j'ai été attiré par une très belle affiche de théâtre : des oiseaux magnifiques, comme au paradis. Le théâtre étant près de l’hôtel, j'ai demandé à mémé si la séance la tentait ; mais tu connais mémé, elle m'a dit que c'était juste bon pour les fainéants, qu'elle en avait plein les pattes  et qu'en une seule journée au salon, nous avions déjà tellement dépensé qu'il faudrait sans doute vendre une partie du cheptel.

En montant à la chambre, les oiseaux de l'affiche volaient dans mon cerveau; n'y tenant plus, j'ai dit à mémé que j'allais voir s’il était possible d’avoir un billet pour quelques francs.

La pièce allait bientôt commencer quand je me suis approché du guichet. Les places restantes étaient beaucoup trop chères. Je m’éloignais doucement, quand un homme aux yeux très profonds s'est approché de moi et m'a dit cette phrase qui est restée en moi jusqu'à ce jour : "Entrez Monsieur, si le théâtre c'est la vie, l'apprentissage du théâtre peut-être l'apprentissage de la vie." Je l'ai suivi très gêné. Ce devait être le patron; les gens l’appelaient "Monsieur Peter". Il m'a montré un fauteuil et m'a dit de m’installer.

Et là, mon Pierrot, j'ai basculé dans un monde merveilleux, un monde d'oiseaux à la recherche de leur roi, prêts à affronter toutes les épreuves pour atteindre leur but. Pendant toute la pièce, j'ai voyagé avec eux, j'ai traversé sept merveilleuses vallées, j'ai hésité, réfléchi avec eux, j'ai rencontré des saints, des fous, des sages, des riches, des pauvres, des êtres magnifiques. Je me suis assis tout près d'eux pour entendre des contes; ce voyage me faisait découvrir des contrées bien cachées au fond de moi….mais, cette découverte arrivait un peu tard pour ton pépé. Ce voyage a nourri ma vie ; je t’emmènerai visiter chaque vallée pour que tu saches, que tu apprennes plus vite que moi. »

 Pépé me glissa dans la main un très vieux prospectus sur cette pièce, qu’il avait précieusement conservé. Je déchiffrai péniblement : «  Ce voyage symbolise l’itinéraire mystique de l’âme en quête du divin…. »  Je ne comprenais pas tout, mais je voulais être digne de la confiance que pépé mettait en moi.

Pépé rajouta : « Sais-tu mon Pierrot ce que les oiseaux ont trouvé à la fin de la septième vallée ?.....Un immense, gigantesque mirr.../

La phrase de pépé fut coupée par un énorme bruit de coup de fusil qui venait de la maison. Pépé dit en pleurant :

« Ce n’est pas vrai ! Non ! Il ne peut pas te faire ça…. »

Ce n’est que bien plus tard, que j’ai compris que pépé m’avait fait un  cadeau d’anniversaire remarquable, le jour ou papa, son fils, avait choisi de partir… et je me suis toujours demandé si papa ne serait pas encore parmi nous si mémé était allée voir les oiseaux avec pépé.

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