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Il fait une chaleur à crever. Enfin quand je dis à crever…Je me comprends.
J’avance dans ce couloir aux contours invisibles. Tout est orange, rouge, jaune. C’est d’une violence inouïe, ces couleurs qui gueulent, ces hurlements qui se précipitent dans ma tête, ces soupirs intolérables par ci, non plutôt par là.

Je ne comprends rien, en moi tout n’est qu’horreur, douleur et confusion. J’ai si chaud. 

J’avance encore. Une porte m’apparaît, droit devant. Des créatures envoûtantes s’y adossent, lascives, et me dévisagent, sourire aux lèvres. Elles échangent des regards complices puis l’une d’entre elles s’approche de moi, aguicheuse, me susurre des mots que je ne comprends pas puis approche ses lèvres humides de mon oreille et l’espace d’une fraction de seconde je sens sa langue sur moi. Elle éclate d’un rire qui résonne en échos infinis et instantanément la porte s’ouvre.

Ces cris….Qu’il fait chaud. J’ai si mal. Arrêtez. S’il vous plait, arrêtez la douleur, la chaleur, les clameurs !

Une foule d’inconnus. Une lumière intense. Il m’est difficile de garder les yeux ouverts. Je suffoque mais j’ai la sensation d’être la seule. Que font tous ces gens ? Beaucoup sont nus. Certains groupes copulent, obscènes, des jeunes filles geignent, écartelées, puis immédiatement rient à gorges déployées. 

Le bruit, quel est ce bruit incessant qui m’enserre les tempes et tape dans ma poitrine ? 

J’avance encore. J’ai la nausée, j’ai mal, j’ai peur. Je veux sortir de là, où Diable suis-je tombée ? 

Je trébuche, haletante, en proie à la panique, un étau me broie la poitrine. Je dois m’asseoir, c’est urgent. 

Juste à temps une grosse boule orange trop moelleuse, du genre de celles dont on ne se relève jamais, m’apparaît tout près et je m’y affale sans plus hésiter. Mes sens sont affolés. Je suis une horloge qui tic-tac à l’envers, un moteur qui s’emballe, une chaîne qui déraille, un cyclone tropical. Plus rien n’est clair, ni sensé. 

Je ne sais combien de temps je reste là. Une minute, un siècle ? 

Enfin je parviens à ouvrir les yeux et tente d’appréhender ce qui m’entoure. Je ne vois pas à deux mètres. Mais à côté de moi, tout près, si près que je pourrais la toucher si je n’avais si chaud, une femme d’age mur est assise. Elle grille cigarette sur cigarette si j’en crois le chapelet de mégots qui l’entoure. Je la dévisage, elle tourne enfin vers moi un visage tourmenté ou brille un regard flou et me lance : 

-Bonjour, Tristesse.[1]
-Bonjour, réponds-je, ne sachant que dire.
 
Elle me scrute, allume une nouvelle cigarette et avale d’une unique gorgée la totalité du contenu de son verre. 
Je reste immobile. J’ai mal, j’ai chaud, que fait-elle ici ? Comment peut-elle supporter cet enfer ? 
Elle me regarde encore puis se penche en avant et d’une narine efficace inhale d’une traite une ligne infinie de poudre blanche. Elle semble très légèrement s’apaiser. 

Elle se tourne vers moi et me dit : 

-Vous êtes la femme fardée[2], n’est-ce pas ? Oui, un profil perdu[3], des yeux de soie[4] et des bleus à l’âme[5]…. C’est bien ce que je disais : Bonjour tristesse. 

Je sens mes yeux, sous l’effet du choc et malgré la chaleur qui s’écarquillent. Serait-ce…. ? Non, je délire. A nouveau ma respiration se fait ultra courte et rauque, urgente. Elle pousse un verre vers moi et sans mot dire m’intime d’en vider le contenu. Un alcool impossible me ravage le palais, la gorge et le ventre. 

La femme se penche à nouveau en avant et inhale une autre ligne blanche infinie. Sa coupe de cheveux garçonne et sa longue frange blonde dissimulent ses yeux, pourtant son physique est caractéristique. 

D’une voix brûlée par tous ses excès, elle me tend la main : 

-Moi c’est Françoise. 

Je saisis cette main et ne la lâche plus pendant plusieurs secondes. Je suis toujours muette et immobile, le choc sans doute. 

Françoise me regarde et me dit : 

-Il n’y a qu’un vrai silence : Celui de la mort[6]. Alors parlez, parlez ! De guerre lasse[7], c’est ce que je m’efforce de faire depuis que je suis là, puisque je ne peux rien faire d’autre. 

Aucun son ne sort de ma bouche. Autour de nous les hurlements s’amplifient, les orgies s’enchaînent, du sang coule sur le sol. 

J’arrive enfin à bafouiller en me dressant d’un bond : 

-Je dois aller réparer ça, c’est une erreur…. 

Françoise me sourit, presque tendre et de son regard embué m’indique la sortie. 

Avant que je ne disparaisse, elle me murmure : 

-Avec mon meilleur souvenir[8]….et toute ma sympathie[9]. 

Je cours désormais aussi vite que je peux. Désorientée, je me cogne aux parois de feu comme un papillon de nuit contre un abat-jour, mais je cours pourtant, à en perdre la raison. J’heurte enfin une cloison moins brûlante et les lumières se tamisent. 

Un jeune homme me croise sans me voir. Je l’aborde et lui demande sans préambule : 

-Je cherche Saint-Pierre, où puis-je le trouver ? 

D’une main distraite, il m’indique la direction. Je repars en courant. 

Je pénètre enfin dans un patio de douceur et de calme et malgré la course que je viens de faire, tout s’apaise en moi. 

Instantanément, il n’y a plus ni cris, ni douleur, il ne fait ni chaud ni froid, je flotte sur des promesses de bien être éternel. 

Saint-Pierre est là, concentré devant un immense registre. Il me voit arriver de loin et avant que je n’ai pu dire quoi que ce soit, me dit en souriant : 

-Bonjour Anne. 

Son visage n’est que douceur malgré un regard déterminé, sans doute les nécessités de la fonction. 

Ainsi, il connaît mon nom…

Je lève vers lui des yeux implorants et lui dit : 

-Il y a eu une erreur, une énorme, une catastrophique erreur !!! 

Saint-Pierre lève un sourcil neigeux : 

-Ah oui ? Et quelle erreur, mon petit ? 

-J’étais là bas…. 

Je montre la direction d’un doigt tremblant. 

-Et j’y ai rencontré une femme qui n’a rien à y faire. 

-Et qui donc mon enfant ? Questionne t-il.

-Françoise Sagan !!! Vous vous rendez compte ? Ca fait trois ans qu’elle est là bas, il faut l’en sortir de toute urgence. Je sais, l’alcool, la drogue, le fisc, les bolides, je sais tout ça. Mais je sais surtout la littérature, le talent, la magie et à ces titres au minimum, elle mérite le Paradis….

Je reprends difficilement mon souffle. Saint-Pierre réfléchit, l’air soucieux :

-Ce que vous dites est exact et je m’étonne de cette erreur. Cela n’arrive que très rarement, mais quand c’est le cas, il s’agit toujours d’un cas d’inversion, une confusion entre deux individus. Dans le cas présent, un individu bénéficie de la place de Françoise alors qu’il aurait du être là ou vous l’avez rencontrée. Laissez moi étudier le Registre. Voyons…

Le silence se fait et j’attends, fébrile. Puis Saint-Pierre lève la tête :

-Je l’ai ! J’ai trouvé l’inversion. C’est bien ça, je me disais aussi que cet individu était ….n’était pas à sa place. Je plaide coupable, ma vue baisse, j’ai inversé deux lignes. Je vais rectifier ça tout de suite et faire procéder à l’échange : Françoise au Paradis, l’autre en ender.

-Qui est l’autre ? ai-je la curiosité de demander.

-Il s’agit d’un petit bonhomme, un allemand décédé en 1945. Assez reconnaissable, une petite moustache noire très particulière, des bottes qui claquent. Il s’appelle Adolf. Effectivement, il n’était pas à sa place et mérite uniquement la  Führer des Cieux, si je peux m’exprimer ainsi !

Il m’adresse un sourire satisfait de sa note ironique et ajoute :

-Ne vous inquiétez pas, je fais procéder à l’échange immédiatement.

Une lumière blanche m’envahit, de même que des battements répétés à cadence régulière tambourinent dans ma tête.

Le vieil homme rajoute :

-Quant à vous, vous n’avez rien à faire ici. Dans mon registre, il est noté que je ne vous attends pas avant…..

Les battements redoublent d’intensité et je ne peux entendre la fin de sa phrase. La lumière est forte, criarde, blafarde.

J’ouvre les yeux sur un plafond blanc et sur des tubes et tuyaux, partout, tout autour de moi.

Une voix que je ne connais pas parle doucement, comme si elle voulait apaiser. Je saisis la fin de la phrase :

-C’est bien cela Monsieur. Votre femme sort progressivement de son coma. Je comprends le choc que cela représente pour vous, je comprends votre besoin de lui parler, de la serrer, mais je vous en prie, soyez patient, Dieu seul sait de quelles contrées lointaines elle revient.

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[1] Bonjour tristesse, 1954.
[2] La femme fardée, 1981
[3] Un profil perdu, 1974
[4] Des yeux de soie, 1975
[5] Des bleus à l’ame, 1972
[6] Château en Suède, page 103, livre de poche
[7] De guerre lasse, 1985
[8] Avec mon meilleur souvenir, 1984
[9] …et toute ma sympathie, 1993
 

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