Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Elle se retourna une dernière fois. La route de sable traçait son doigt unique, à perte de vue. Tout au bout, quelque part, il y avait la ville ; la ville et ses folies qu’elle quittait pour toujours.

Quelque chose d’indéfini broyait son cœur tandis qu’elle contemplait la forêt ; la forêt de ses rêves qu’elle rejoignait enfin. Marchant vers les premiers arbres, elle s’aperçut qu’ils étaient encore loin, plus loin qu’elle ne l’aurait cru, avec la sensation étrange de reculer au  lieu d’avancer. Une terreur sourde nouait chacun de ses muscles, s’enroulant comme un serpent autour de ses membres comme pour la retenir, l’empêcher d’accomplir la distance qui la séparait encore du but.

Elle lutta de toutes ses forces et accéléra le pas. Ses foulées grandirent, se faisant de plus en plus légères et rapides. Elle repensa à cette biche entraperçue à l’orée du petit bois de son enfance, vision qui l’avait si fortement marquée. S’approchait-elle enfin elle aussi, de cette solitude parfaite, totale, qu’elle avait alors ressentie de manière à la fois si nostalgique et si profondément heureuse ? Solitude gravée dans sa mémoire comme l’unique et véritable désir de son cœur.
Combien avait-il fallu d’années et de combats pour oser enfin réaliser ce rêve, qui semblait tellement inaccessible…

Elle entendait son propre souffle, seule présence sonore dans le silence angoissant de la route, qui se transformait maintenant en petit chemin.
Les arbres dansaient devant ses yeux au rythme de sa course, en même temps que les premiers bruits d’animaux - plus aigus, plus forts que tout ce qu’elle avait imaginé jusque là - emplissaient peu à peu le champ de sa perception.

Ce n’est que lorsqu’elle respira le parfum incomparable d’humus, d’écorces et de sèves, qu’elle comprit que son destin venait de basculer pour de bon. Un silence suspendu, à couper le souffle, se fit instantanément : les animaux l’accueillaient à leur manière, méfiante, comme si, dans l’attente, le cœur de la forêt se taisait. Elle se sentit soudain perdue. Qu’avait-elle fait? Allait-elle mourir ici, de faim et de soif ? Mais la simple évocation des images grises et ternes du passé suffit pour que la colère prenne le pas sur sa peur. Elle frappa la terre de ses poings, fit voler les feuilles sèches dans un éclat de bruissements et de frottements métalliques: seul le silence, plus intense encore, lui répondit.

Elle leva alors les yeux vers la cime des arbres et cria : « Me voici ! c‘est moi, moi ! ».

Comme si ce cri lui avait arraché ses dernières forces, elle se recroquevilla sur le sol et se coucha sur les feuilles, tièdes et douces. Un oreiller de mousse sous la tête, elle appela le sommeil de toute son âme. Sans qu’elle sache elle-même à qui elle s’adressait, une prière vague et silencieuse scanda en elle ces paroles obsédantes qui battaient comme un cœur dans tout son corps : « je m’en remets à vous, acceptez-moi parmi vous, je suis à vous… ».

Quand elle s’éveilla, un rayon de soleil léchait son visage et la forêt bruissait d’un tonnerre de rires et de jeux. Irréel, le souvenir de la ville effleura encore une fois son esprit, et soudain la joie éclata en elle. Si simple, si évidente. Elle sentit que les journées passeraient ici comme un long rêve de lumière. Hors du temps. Libre, donc. Elle comprit qu’elle était enfin libérée de ce temps qu’elle avait cherché à fuir depuis si longtemps en rêvant à cette forêt magique. Le temps, qui avait si sournoisement empoisonné son existence, existence étriquée, emprisonnée dans une attente sourde et vaine. Attente de jours meilleurs, remords, craintes et espoirs illusoires qui l’avaient empêchée de vivre et de goûter l’instant présent.

Voyant non loin d’elle, une biche, calme et sereine, savourer les feuilles encore vertes qui se penchaient à sa hauteur, elle comprit alors avec certitude et sans le moindre regret que sa vie venait de commencer vraiment.


Tag(s) : #Textes des auteurs
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :