Moi je serais la maman
et toi tu serais l'enfant
tu obéirais toujours
toujours
toujours
tou-jours!" (Anne Sylvestre)
Je m'imagine en riant, si un jour les rôles étaient inversés, la tête que tu ferais un beau matin si j'allais te tirer par les pieds en te disant : allez, paresseuse, tu as assez traînassé au lit, debout, et lave toi bien les dents après ton p'tit déj. , et n'oublie pas de changer de culotte, ne mets pas le pull troué que tu avais hier, et surtout coiffe -toi, on dirait une sorcière, et range tes chaussons avant de partir, et n'oublie pas de mettre tes cahiers dans ton cartable, et prends ton goûter, tu sais que quand tu n'as pas suffisamment mangé, tu travailles moins bien à l'école ! Et toi, tu me dirais : je sais, ça fait cent fois que tu me le répètes, et tu claquerais la porte en retournant dans ta chambre. J'embrasserais ton père avant son départ et je retournerais à mes occupations habituelles, la lessive à étendre, les lits à faire, l'aspirateur à passer, les courses à prévoir et le biberon du petit dernier. A dix heures, je m'affalerais épuisée sur le canapé et je me servirais un petit jus pour me remonter le moral. J'appellerais aussi ma copine Danièle pour lui demander si elle serait à la sortie des classes ce soir et si on pourrait aller faire un tour au square avec les plus petits. Et aussi Julien pour savoir s'il a eu le temps de passer chercher du pain.
Tu rentrerais exténuée le soir en disant : je ne me souvenais pas que l'école, c'était aussi dur ! Ni que les bagarres de la récré, c'était aussi éreintant ! Et le vocabulaire, ça a bien changé, dis-moi, figure-toi que je n'ai rien compris à ce que me racontaient mes petits camarades !! Et figure-toi aussi que j'ai même oublié ma règle de trois et que j'ai fait trois fautes à la dictée... Je te sermonnerais en te rappelant que tu es trop distraite et que si tu continues de bavarder avec ta voisine, je te ferai changer de place...
Après le petit tour au square, où j'aurais bien discuté avec Danièle et échangé les derniers petits potins du quartier, ainsi que les grands secrets qu'on ne confie, et seulement à voix basse, qu'à sa meilleure amie, on rentrerait d'un pas décidé à la maison, pour te donner le temps de faire tes devoirs. Pendant le trajet, tu me fredonnerais la dernière chanson que tu as apprise à l'école et je te dirais : "ah ! ma pauvre fille, tu chantes toujours comme une casserole !" Alors, tu te renfrognerais dans ton coin, vexée que je ne te reconnaisse pas le moindre talent et tu me maudirais une fois de plus de posséder une aussi jolie voix .
Ah ! oui, je t'imagine, obéissante et soumise, toujours partante pour m'aider dans les tâches ménagères, pour mettre le couvert (hum hum), s'occuper du petit Charles, le distraire pendant qu'il mange, car ce petit, dirais-je , n'a vraiment pas d'appétit !! J'ajouterais que toi, par contre, tu avais bon appétit, et que tu aurais pu être un bébé aussi mignon que lui si tu n'avais pas eu la mauvaise idée de brailler toutes les nuits en empêchant tes parents de dormir. Et toi, tu aurais attendu en vain un petit compliment de ma part. Et tu aurais continué de croire à tort que j'avais une préférence pour ton petit frère.
Maintenant, je m'aperçois avec horreur combien il serait difficile d'être mère sans commettre la moindre injustice, et aussi de tout le mal que ça peut donner, une famille, une maison, un mari, et je me dis : vivement que je reprenne mes jeux d'avant et mes occupations d'enfant, et même mes devoirs et mes compositions, car être enfant, c'est tout de même beaucoup moins fatigant !!
Mais endosser quelques instants le rôle d'un mère, en distribuant quelques claques au hasard, histoire de se défouler un peu, ça n'est pas mal non plus, et envoyer sa mère au lit à huit heures, pendant que moi, je me prélasserais devant la télé avec un bon film ou un bon polard, c'est une idée tout à fait merveilleuse. Et lui crier : va ranger ta chambre ou tu seras privée de dessert, toujours aussi formidable. Et surtout, SURTOUT :l'envoyer au cours de danse tous les mercredis, au judo le lundi, au tennis le vendredi, et avoir le plaisir de l'entendre dire : maman, je n'ai pas envie d'y aller aujourd'hui ! Et moi lui rétorquant d'une voix tranchante et définitive : quand on est inscrit quelque part, on ne manque pas une séance. Allez, ouste, file à ton cours, ou tu vas louper le début !!
Ah ! quel pied ce serait pour moi, tu ne peux pas savoir !!
Bon, allez, assez rêvé, tout ça, je me l'imagine, rien que pour me distraire un peu et repousser de quelques instants la leçon de géographie que je dois apprendre pour demain. Mais je me l'imagine seulement, car au fond de moi, je trouve que chacun à sa place, ça n'est pas si mal, et que pour l'instant, ça me convient parfaitement.