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Singapore 1925. Un ventilateur plafonnier brassait la soupe tropicale faite de moiteur de senteurs et d'ennui. Après une forte averse de début de mousson  le taux d'humidité était éprouvant. La pénombre régnait dans la pièce. Un pullulement de petits insectes grenat assaillait les moustiquaires. Je me tenais debout les mains dans le dos. Un tremblement incessant agitait ma longue carcasse. Je ne cessais de transpirer. Au fond d'un fauteuil en bois sombre le jeune chinois m'observait impassible. « Comme je vous l'ai dit, Zhao, j'ai été victime d'une trahison. Croyez-moi ! Ils sont venus avant mon réveil. La nuit était profonde. Ils étaient armés tous les deux. Ils ont tout retourné et n'ont rien emporté. S'ils avaient découvert quoique ce fût je ne serais pas ici devant vous en pleine crise de paludisme. Vous le savez je suis esclave de ce pays auquel j'ai rendu quelques services je crois. J'ai payé mon tribu à ce pays.

 

Zhao ne bougeait pas.  

 

 Souvenez-vous Zhao ! Lorsque Circé est entrée pour la première fois au Timor bar je ne peux pas dire qu'elle m'ait particulièrement troublé et lorsque Bentham nous  l'eu présentée comme sa fiancée je me suis étonné qu'il s'entiche de ce genre de fille. Elle semblait tout à fait sure d'elle mais très vite nous avons compris qu'elle jouait un jeu étrange. Tellement faux.

Bentham était très fier de Circé. Dire qu'elle était jolie serait exagéré. Mais il émanait d'elle un parfum de grâce. J'ai  parfois surpris chez elle,  dans les situations les plus ordinaires, quelque chose d'assez troublant. Vous ne  pouvez pas comprendre. Imaginez un de ses mouvements réflexes que la plupart des femmes les plus stylées ne peuvent réprimer à la vue d'un de ces satanés insectes qui font que la vie à Singapore ne pourra jamais être paradisiaque. Je ne parle même pas des  jeunes oies hystériques à peine descendues du vapeur. Souvenez-vous de Margaret Mills et de sa phobie des cafards.

Lorsque je vis Circé  pour la première fois nous étions assemblés sous la véranda du Timor bar. La nuit allait tomber sans rémission. La musique s'était faite plus douce tandis qu'on allumait quelques lanternes de papier. Personne ne parlait à cette heure ou la brise souffle lentement.  J'étais assis en face d'elle et je la vit repousser doucement,  comme elle eut fait à un animal de compagnie ayant outrepassé ses droits,  un coléoptère long comme son petit doigt parti à l'assaut de son corsage. Alors ce qui me parut proprement incroyable se produisit : l'animal sans doute doué de mimétisme disparu lentement à mes yeux.  . Il y avait tant de détachement et de mystère dans ce geste que je restai un cours instant bouche bée. Nos regards se croisèrent fugitivement. Sous l'effet de torpeur qui nous tenait immobile je reçu  cette œillade comme une piqure. Je fis l'ébauche d'un geste de la main qu'elle sembla ignorer.

Cette façon d'agir envers les insectes m'évoquait la secte des Jains fervents adeptes de la réincarnation et du respect de la vie. Certains balayent devant eux pour ne pas écraser des insectes. Circé était peut être disciple d'une de ses sectes qui essaimaient à Singapore parmi les occidentaux illuminés.

 

J'ai souvent été indélicat dans ma vie mais jamais je ne me suis amusé à ce jeu petit pervers qu'affectionnent beaucoup d'hommes désœuvrés sous les topiques à savoir flirter avec les compagnes de leurs amis. Cette dégénérescence morale frappe souvent les coloniaux qui séjournent depuis quelques années dans ces contrées. Ensuite la plupart préfèrent le gin ou l'opium et la compagnie des femmes indigènes. Ils se pensent devenus philosophes. Ensuite ils ne se pensent plus.

 

Zhao ne bronchait pas  à mon récit. Il admettait mal que certains d'entre nous, s'entichent de doctrines comme la métempsychose, la réincarnation, les  renaissances et autres vies antérieures alors que nous ignorions et méprisions  tant d'autres croyances considérées comme de simples superstitions. Il était  profondément révolté contre ces orientalistes donneurs de leçons vêtus comme des Sâdhus mangeant une infâme cuisine végétarienne qu'ils faisaient préparer par des Brahmes. Nous étions toujours joyeux d'assister à la déroute de l `un d'entre eux vaincu par le climat,  les difficultés de la vie quotidienne, la paranoïa tropicale. Nous les voyons  passer le soir marchant devant une charrette à bras tirée par un pauvre diable contenant leurs malles pleines d'objets exotiques, direction le port pour embarquement de nuit.

 

Au club Soachi nous fréquentions quelques notables Malais qui se faisaient toujours un grand plaisir de nous parler à mots couverts  d'événements étranges, tout en protestant de leur rationalisme et de leur mépris pour ces légendes. Beaucoup parmi nous désiraient secrètement  rencontrer un guru. Lorsque l'élève est prêt le maitre parait dit le précepte.

 

Dès le premier jour  Zhao prétendit que Circé devait être  disciple des Théosophes. Un  centre de méditation de cette  obédience venait d'ouvrir à l'extérieur de la ville. Zhao ne se trompait pas.

 

En effet la seconde fois que je croisais la jeune fille ce fut précisément au centre de méditation dans  Bhârat Street.

Les loisirs savants étaient rares et l'annonce d'une conférence sur la mythologie Grecque donnée par un voyageur de passage m'avait convaincu d'affronter les aléas de la route.

 

Pour se rendre au centre de méditation il  fallait suivre durant un mile  une de ces chaussées cabossées et pleine de fondrières,  monstrueux égout à ciel ouvert ironiquement baptisée la Voie Céleste. L'on parvenait à l'extérieur de la ville là ou commencent les plantations d'Hévéa. Une lumière verte imbibait l'espace. La route prenait des allures presque bucoliques avec ces longues files de zébus doublées par des autocars valétudinaires toujours curieusement inclinés prêts à tomber.

La brise du  soir entrait par les vastes portes fenêtres ouvertes sur le parc. La salle aux murs peints en bleu nuit était immense et  haute de plafond. Le parfum de santal imprégnait tout.

Ce devait être ordinairement la salle de méditation. On avait disposé des chaises en arc de cercle autour d'une petite tribune. Une trentaine de personnes avaient pris place, quelques européens mais une majorité d'asiatiques. Parcourant d'un regard l'assemblée je la vis. Elle était seule au bout d'une rangée elle regardait fixement devant elle. Il y avait un siège libre à sa gauche mais avant que j'aie pu me décider un jeune homme vint d'asseoir auprès d'elle.

La conférencière entra et salua à l'Indienne sous les applaudissements. Elle était blonde maigre et portait des lunettes cerclées d'écaille.  Sans attendre elle se présenta et introduisit la conférence. Je crois qu'elle traitait de l'Odyssée et du destin d'Ulysse sous la protection de  Minerve. Pour certains parmi nous le périple du héros évoquait  les péripéties de nos vies d'exilés. Minerve intercédait auprès de Jupiter le fils de Saturne afin que le héros retourne au plus vite dans sa patrie. Quel dieu présiderait à mon retour vers la lointaine Amérique ?

 La conférence se termina dans un tonnerre d'applaudissement et tous se précipitèrent vers le buffet. Je tentai de rejoindre Circé en grande conversation avec le jeune chinois. Je les observai presque contre mon gré. Une jalousie maladive montait en moi. Comment était- ce possible ?... Cette jeune femme que j'avais tant mésestimée quelques jours au par avant…

Elle me dit plus tard qu'elle mes regards indiscrets l'avait mise  mal à l'aise.

 Mais c'est ensemble sous la pluie que nous primes un rickshaw qui nous déposa devant mon  hôtel. Elle accepta mon invitation à prendre un cocktail.

Elle m'avoua qu'elle était venue à Singapore à la demande d'un anglais résidant à Calcutta. Elle devait entrer en contact avec une triade chinoise et rapporter une statuette magique représentant une divinité Chan. Elle semblait aux abois,  angoissée. Les choses ne se déroulaient pas comme prévu. Elle se sentait épiée. Le premier contact qu'elle avait rencontré l'avait grugée. Elle avait donné beaucoup d'argent pour quelque chose qu'elle estimait sans intérêt. Cet homme lui avait confié une préparation de plantes utilisées par les Karen de Birmanie pour atteindre des états de transe chamanique. Circé s'était sentie flouée. Elle n'avait pu refuser tant le lieu de la rencontre était peu sur.

Je fus troublé et fort mal à l'aise d'être mis dans le secret.

Plus tard elle raconta qu'elle avait préparé  une potion comme le lui avait recommandé son contact. Elle posa une coupelle de ce breuvage sur le rebord de sa fenêtre et attendit. Tout d'abord des étourneaux rouges et bleus vinrent se percher au bord de la fenêtre s'enhardissant l'un deux s'approcha en sautillant et d'un coup de bec rapide préleva quelques gouttelettes. Aussitôt il disparu à la vue de Circé qui n'en cru pas ses yeux. Les autres s'égayèrent en poussant des cris stridents. Circé attendit encore le cœur battant. Des coléoptères attirés par l'odeur vireuse de la préparation ne tardèrent pas à s'approcher. Chaque fois qu'un élytre trempait dans le liquide l'insecte s'évanouissait dans l'air. Lorsqu'elle eut vu s'annihiler devant elle un splendide chat siamois elle retira la coupelle la vida dans le lavabo et la rinça soigneusement. Il lui fallait joindre au plus vite son supérieur inconnu. Mais ce dernier séjournait en Inde à Chittagong et la mousson interdisait provisoirement tout voyage. Elle se trouvait ainsi en possession d'un terrible secret. Sa situation financière se détériorait de jour en jour. Elle avait rendez vous ce jour au centre de méditation pour tenter un dernier contact. Elle n'avait plus assez d'argent pour acquérir la statue. Le jeune chinois lui avait bien signifié  qu'il ne pouvait plus rien pour elle. Et Bentham demandais je de manière peu délicate ? Bentham travaillait pour les services secrets. Elle était amoureuse de lui mais cet amour lui permettait aussi d'aveugler le brillant officier sur sa double vie. Mondaine la nuit, intrigante de jour.

Dans les yeux de Zhao les pupilles d'encre noire brillaient d'un éclat passionné.

-      C'est ainsi que vous  êtes devenu son l'exécutant de la magicienne ???

 

La pensée de Zhao procédait par bonds. Mon récit lui paraissait sans doute dépourvu d'intérêt en tout cas trop sentimental. Je censurais le récit de notre brève rencontre amoureuse. Après l'amour Circé su me convaincre d'essayer ce breuvage. Dès que j'eu absorbé une quantité infime de cet infâme décoction je me sentis transpercé de mille flèches. Le cri de Circé me paru un cri de victoire.

Je m'élançais vers la porte mais elle était fermée à clef. M'approchant d'un miroir j'eu la plus grande frayeur de ma vie. Devant moi rien ne venait contrarier la vue de la pièce. Le tanka et la calligraphie s'offraient dans leurs moindres détails sur le mur du fond.

J'étais totalement transparent ou absent. Je me mis à crier et d'une voix sèche elle m'ordonna de me taire. Elle me rendrait visible si et seulement si j'acceptais son marché. Je devais me rendre à une certaine adresse et profiter des allées et venues pour pénétrer dans la maison. Là je devais me rendre dans une pièce obscure au bout d'un couloir. Dans une armoire laquée rouge se trouvait  une statue d'une divinité Chan qu'elle me décrivit avec minutie.

Je n'avais pas le temps de méditer sur cette vachardise. Je tenais à ce que tout cela se termine au plus vite.

 

Marcher sans distinguer les contours de son corps ou la position de ses pieds s'avéra difficile et je tombai deux fois au milieu de la foule, créant sans le vouloir des mouvements de panique. Les Malaisiens craignent l'amok qui surgit n' importe où, tuant sans raison le premier qui se présente à lui.

Je connais assez bien la ville pour l'avoir explorée en tout sens. Lors d'un épisode dépressif ce  fut un but de promenade, un exorcisme. Je quittai le quartier Long Bao et les banques chinoises pour pénétrer  les bas fonds de la ville malaise. Le ciel des ruelles était couvert de nattes en bambou et la pénombre semblait l'élément indispensable à la vie. Les parfums les plus agressifs côtoyaient les odeurs les plus insoutenables. La foule compacte n'offrait pas cette résistance farouche qu'elle possède en Europe. Ici j'avais l'impression de glisser entre les êtres me sentant parfois si proche d'eux que j'avais la sensation de lire dans leurs pensées.

 

Enfin me penchant à l'oreille d'une vieille femme je demandai ma route dans le meilleur malais possible. Sans se retourner elle désigna en tremblotant une porte qui nous faisait face. Je n'eu pas longtemps à attendre. Dans cet immeuble abject dédié aux pires trafics on entrait et sortait sans discontinuer.

J'ébauchais malgré moi un signe de croix. Deux prostituées gardaient l'entrée fermées de rideaux incarnats. Une acre odeur d'opium me pris à la gorge. Je profitai d'une chamaillerie entre ces deux jeunes personnes et un vieux client un peu ivre pour me glisser dans un couloir tendu de soie aux motifs érotiques. La description de Circé était d'une extrême précision. Je trouvais la porte entrebâillée je n'eu qu'à la refermer. Personne n'occupait la pièce pour l'heure. Dérober la statue fut un jeu d'enfant. Comme elle me l'avait enseigné je léchais un peu la face de sa béatitude et l'objet me rejoint dans l'invisibilité.

Lorsque je parvins à l'hôtel la porte de ma chambre était ouverte mais Circé n'était pas là. Je m'enfermais à double tour et tentai de téléphoner à Bentham. Mais il était injoignable.  . Ivre de lassitude je pris un bain puis me couchait et tentai de mettre de l'ordre dans mes idées. La statue brillait verdâtre dans la nuit.

Je sentais la fièvre revenir glacée et brulante à la fois. Le plasmodium à l'œuvre dans mes globules dansait la sarabande. Incapable de me bouger je restais hébété sans pouvoir quitter des yeux le spectre de la divinité. Soudain je sentis mon lit se soulever comme libéré du poids d'une présence et au bout d'un temps que je peu évaluer la statue s'éleva doucement glissa vers la porte et disparu.

Je tentai d'appeler à l'aide mais aucun son ne sortait de ma bouche. Une éternité plus tard deux malais en costume de zazou sont entrés en forçant la porte à coup de pieds.  Ils ont fait flamber des allumettes  et allumé la lampe tempête pendue près de la fenêtre. J'élevai une main devant mes yeux et pris conscience que j'étais de nouveau visible.  Ils étaient armés et gantés tous les deux. Deux jeunes frappes très antipathiques.

-Ou est la statue !!!

- Elle n'est plus ici quelqu'un est venu la prendre tout à l'heure.

Tandis que l'un me battait l'autre jetait à terre le contenu de l'armoire.

-      La femme c'est elle qui doit avoir la statue ne trainons pas ici. Ils disparurent en oubliant de statuer sur mon sort.

 

Zhao se mit à rire et enfin se mit à parler. Ce fut un soulagement.

-       Circé vous a mené en bateau depuis le départ, comme elle a tenté de le faire avec nous. Cette femme est illusionniste elle hypnotise les gogos dans des cirques et en profite pour leur faire le portefeuille. Elle vous a fait croire qu'elle vous rendait invisible en réalité cela ne fut pas. Vous avez pris des risques considérables pour récupérer cette statue sacrée à laquelle des croyants sont tellement attachés qu'ils sacrifieraient de nombreuses vies pitoyables comme la votre pour la récupérer. Vous étiez suivi et je ne sais comment vous avez pu échapper 4 heures durant à notre vigilance. Elle était déjà  dans votre chambre quand vous vous êtes enfermé à double tour mais vous ne l'avez pas vue.

 

-      Oui j'attendais qu'elle revienne me délivrer de l'invisible. J'avoue que je me suis laissé avoir sur toute la ligne Zhao mais que puis-je faire pour réparer ?? Je vous en supplie dites-moi. Je veux purger ma peine comme il vous semblera bon. Le détective que je suis peu vous rendre beaucoup de services Zhao.

 

Zhao tendit sa main libre et tira un rideau révélant une sorte de reposoir ou trônait la statue Chan armée de la foudre les yeux d'émail brillant dans l'obscurité.

Zhao leva son  révolver :

      - Vous ne pouvez rien faire Spade l'air faisandé de cette ville a eu raison de vous aussi. Circé travaille toujours pour le plus offrant, le plus offrant ce fut moi. Je sais que d'elle le silence m'est acquis mais de vous je ne sais qu'une chose : vos nerfs de paludéens  peuvent vous trahir et sans intention de nuire vous pourriez me trahir. Vous êtes un ami et c'est bien à contre cœur...   Même si votre karma vous a conduit dans cette impasse vous allez pourvoir expérimenter une vie nouvelle. J'espère pour vous que la réincarnation n'est pas qu'une ridicule illusion pour occidentaux en mal de vivre….

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