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Un témoin félin

Vue du ciel

 

 

Sur le trottoir, devant le restaurant «Le Voyage Heur», une jeune femme attend. Sa jupe est un peu trop courte et son chemisier un peu trop décolleté pour cet endroit, très bon chic bon genre. Elle porte sur elle la marque des parvenues, s’habillant un peu trop vulgairement et un peu trop voyant. Elle confond luxe et raffinement.

Un chat vient se frotter contre ses bottes. Les passants le regardent faire, envieux de cette liberté féline. Les regards des hommes sont concupiscents; chacun ralentit un peu le pas dans l’espoir certain d’apercevoir l’heureux élu. 

Une voiture freine brutalement devant la jeune femme et une élégante silhouette en descend. L’homme est d’âge mûr, la cinquantaine. Tempes grisonnantes et yeux bleus acier, il est encore très beau. Vêtu d’une veste en cuir noire et d’un pantalon sombre, il se confond sans peine dans ce décor urbain et nocturne.

Malgré la pluie qui tombe dru, ils s’étreignent et s’embrassent longuement. Ils ont l’air très amoureux. Le regard de l’homme détaille la tenue de sa compagne, s’attardant longuement sur l’échancrure du chemiser et sur la fin de la jupe. Ses doigts s’égarent dans la chevelure sagement attachée de la jeune femme. Il sourit, heureux. Il se penche à son oreille et lui murmure quelque chose de très doux, ce qui fait sourire la jeune femme, un peu alanguie au bras de son amant. Est-ce la pluie ou les palpitations de son coeur qui la font subitement frissonner ?

Le chat revient. L’homme le regarde et tend ses bras vers lui, comme pour le caresser. L’animal malingre et affamé, quémande de la nourriture en se frottant aux bottes de la jeune femme. Celle-ci secoue ses pieds, comme pour s’en débarrasser. Un chat noir. Il la regarde, ses yeux jaunes fendus, et s’en va, tête haute. Il s’assied sur le bord du trottoir, maintenant désert. La pluie ne semble pas l’incommoder.

L’homme attrape la jeune femme par la main et commence à traverser la route. Soudain, c’est l’accident ! L’homme trébuche, son lacet est dénoué. Il s’étale de tout son long sur la route humide sans voir les phares de la voiture. Celle-ci ne peut éviter l’impact et dans un crissement de pneus, roule sur le corps étendu. Le silence qui suit est un silence de mort. Seul un cri vient déchirer la nuit.

  • Eduardooooo !!!!!

Le chat regarde la jeune femme se précipiter sur le corps sans vie de son ami. Il secoue la tête et semblable à l’ange de la mort, il s’éloigne en direction de la porte cochère, vers l’immeuble d’à côté. Vers son chez-lui d’où sa maîtresses, alertée par le bruit, passe sa tête par la fenêtre. 

  • Victor, rentre vite, mon chaton

Et le chat saute par la fenêtre et rentre se coucher sur le canapé.

 

 

Un témoin félin 

Vue du chat

 

Je suis sorti ce soir, profitant de la fenêtre ouverte. Hop, d’un bond, me voilà libre. Dehors. Mouillé aussi, j’ai atterri dans une flaque d’eau. On ne peut pas tout avoir ni tout prévoir. Je marche, enfin j’ondule sur quelques mètres et je m’arrête tout près d’une jeune femme qui attend. Elle porte un chemisier très décolleté et une mini-jupe. Les passants la regardent avec envie. Moi, je viens me frotter contre ses bottes trempées par la pluie et furtivement, je regarde sous sa jupe. Elle porte des bas et de la lingerie en dentelle. Elle attend un homme, c’est évident ! Du moins une personne avec qui elle compte se dénuder. Je miaule doucement de contentement. La vue de cette lingerie affriolante vaut bien l’inconvénient d’être mouillé. 

Autour de moi, les passants me regardent. Nous sommes devant le restaurant «Le Voyage Heur». Je sens leurs regards envieux posé sur moi. Je sais qu’ils aimeraient être un chat pour pouvoir se frotter contre elle. Certains hommes ralentissent le pas, je les vois faire. Ce spectacle décuple mon plaisir et je ronronne de plus belle. 

Soudain, une voiture freine brusquement devant la belle inconnue, rompant le charme de cet instant parfait. Je fais un écart, surpris. Je n’aime guère ces engins de mort. Un bel homme en descend. L’homme est plus âgé que la jolie jeune femme, mais il est encore beau. Tempes grisonnantes, yeux bleus, il porte une veste en cuir noir. Dès qu’il touche le sol, je ressens une drôle de sensation. Comme des vibrations. Je pressens qu’unaccident grave va se produire. Nous pressentons la mort. C’est le sixième sens des félins. C’est le privilège des chats.  

Pour le moment, les deux amoureux s’étreignent et s’embrassent. Je m’écarte car elle virevolte, tel un oiseau.Je salive, imaginant la suite de la scène. Sous sa peau frissonnante, à travers le chemisier, j’imagine lespalpitations de son coeur. Je devine les pensées érotiques qui les traversent. Je reviens vers eux pour prendre ma part à ce moment d’amour. L’homme me regarde et tend sa main pour me caresser. Je tente de lui faire comprendre le danger qui le guette. Je me frotte aux bottes de ma jeune et belle inconnue. Il fait mine de chercher dans ses poches de la nourriture. Quoi ! Me prend-il pour un vulgaire chat errant, affamé et mendiant. Je m’éloigne, digne et fier, tout en lui lançant un dernier avertissement par le regard. Ah ! Si seulement je pouvais parler ! Mais bon, m’aurait-il écouté ?

Je m’assied sur le bord du trottoir, aux premières loges. J’avise soudain son lacet dénoué. C’est la force du destin, que rien ni personne ne peut arrêter. L’homme attrape par le bras la jeune femme qui parait presquemalingre à côté de son imposant compagnon. Celui-ci, comme prévu, marche sur son lacet défait, trébuche et s’étale de tout son long. Si l’issue n’était pas si tragique, j’en rirais presque. 

Dans la fraction de seconde qui suit, une voiture déboule à toute allure, plein phare. Elle ne peut freiner à temps et roule sur le pauvre homme dans un bruit atroce de pneus crissants sur l’asphalte. Un silence de mort s’abat sur la route. Et soudain : 

  • Eduardoooo !!!!

C’est la belle éplorée, peut-être veuve, plus probablement simple ex-maîtresse. Je l’imagine pleurant ici et maintenant, interdite de funérailles là-bas. Cette pensée me déchire le coeur. Je la vois, à l'hôpital, donnant le nom de cet homme, obligée de téléphoner à sa veuve pour lui annoncer dans le même temps que son mari avait une liaison et qu’il est mort. L’homme, dans son malheur, aura la chance de ne jamais subir les conséquences désastreuses de son inconvenante conduite.

Elle se précipite sur le corps de son amant. Elle veut le toucher une dernière fois, elle sait bien qu’après elle n’en aura plus le droit. Pour la première et dernière fois, il lui appartient totalement.

Je secoue la tête, attristé par le dénouement de cette soirée si prometteuse. Hop, un regard vers l’horloge qui est sur la façade de mon immeuble. Presque 21h ! Il est grand temps de rentrer, ma maîtresse va s’inquiéter. Alertée par le bruit, elle passe d’ailleurs sa tête à la fenêtre, illuminant par sa seule présence la monotonie de ces façades toutes semblables. Elle est toujours inquiète quand je sors, elle craint constamment qu’une voiture ne me renverse. D’ailleurs, le ton de sa voix ne me trompe guère : 

  • Victor, rentre vite, mon chaton.

Mon chaton ! Moi qui ai vécu déjà cinq vies, soit au total plus d’un siècle. Je suis bien plus vieux qu’elle, et je ne me laisserais pas écraser par la première voiture venue. Mais bon, son inquiétude me va droit au coeur. Je l’aime tant !

D’un bond, je saute par la fenêtre, dernier effort de la journée, avant de me rouler en boule sur le canant la douceur de mon logis, oubliant déjà que dehors, une jolie femme pleure.

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