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Il faisait effroyablement froid à quelques jours de Noël. Le vent du nord qui souffle au dehors de la maison de Pierrette, crispe la blancheur glacée des rues de la ville. Personne ne s'y aventure sans avoir une bonne raison de se déplacer. Cependant, ce n'est pas de ce froid là dont Pierrette souffre le plus. Il s'agit plutôt d'un froid qui lui vient du plus profond de son âme. Une froideur qui semble stagner, même sous le refuge de sa lourde couette à fleurs. Un froid à la couleur et à l'odeur d'une absence.

— Elle est partie où, ma Mé ?

— Au paradis, avec les anges, avaient répondu ses parents.

 

Un mois déjà. Sa Mé comme elle l'appelait, c'était son unique grand-mère. Elle habitait rue du Vieux Port, à Bayonne. Jusqu'à ses six ans, c'est elle qui, passait la chercher à la sortie de la maternelle et lui préparait le goûter, avant que Pierrette ne reparte avec l'un ou l'autre de ses parents, qui passaient la chercher en rentrant du travail.

 

Sa Mé lui racontait des histoires. Des histoires d'autrefois : les fêtes, les joies, les métiers disparus, mais aussi les peines de sa vie. Parfois, le regard de la Mé se perdait assez loin dans ses souvenirs.

— Mé, tu rêves ? s'inquiétait Pierrette

— Oui, mon ange, je rêvasse

— C'est bizarre quand tu parles. J'entends tes mots, mais toi, c'est comme si t'étais plus là.

 

Ce jour de novembre, la vieille dame rentra dans un long silence, avant d'entamer un dialogue inaudible aux oreilles de Pierrette :

— …Oui, c'est sans doute pour bientôt... C'est pour moi que tu aiguises ta faux ?

— Toi-même, tu le dis... Es-tu prête la Mé ?

— Je le suis... si c'est mon temps.

 

Pierrette n'avait pas saisi cette drôle d'expression sur le visage de sa Mé. Cependant, elle en ressentait l'intention, jusqu'à humer cette odeur particulière, celle qui, dit-on, émane de ceux qui vont partir pour Le Voyage. Elle comprenait que quelque chose allait survenir. Alors, elle monta sur les genoux de sa Mé, se blottit contre sa poitrine, comme pour la garder tout près d'elle, et ne dit plus rien.

 

Trois jours plus tard, sa Mé s'en alla si loin dans ses souvenirs et ses rêves éveillés, qu'elle en perdit le chemin du retour. Et cette fois là, pas de pain à émietter, ni de cailloux blancs, et encore moins la voix de Pierrette pour la ramener sur le fauteuil à bascule du salon. On la déposa en terre le dernier lundi de novembre.

 

Pierrette pleura beaucoup. C'était la première fois qu'elle voyait une personne s'en aller pour ne plus jamais revenir. Puis la vie reprit son cours. Mais quelque chose avait changé dans la vie de Pierrette. Il lui fallait vivre sans sa Mé. Elle restait inconsolable à l'approche de ce premier Noël sans elle.

 

Plus tard, lorsque ses parents lui demandent :

— Et pour ton Noël, qu'est ce qui te ferait plaisir ?

Elle répond simplement :

— Ma Mé.

 

Dans son sommeil, Pierrette appelle souvent sa Mé dans ses songes. Des larmes coulent encore lorsque, pour la rassurer, son père la prend dans ses bras. Que peut-il raconter à sa Pierrette qui vient de croiser la Mort pour la première fois et pour de vrai, comprenant sans comprendre encore que ce n'est pas un mythe ; que désormais, il lui faut compter et composer avec, jusqu'à ce qu'elle s'en aille à son tour, usée par la vie.

 

Le hasard faisant parfois bien les choses, Pierrette se lia d'amitié avec la fille aînée de ses nouveaux voisins, arrivés début décembre. Elle lui conta ce qui la rendait si triste à l'approche de ce qui devait être le plus beau jour de l'année pour un enfant. Et comme l'aurait fait une grande sœur pour sa cadette, la jeune Françoise réconforta sa petite voisine. En quelques mots simples, comme seuls savent les trouver les enfants, elle lui explique en cette veille de Noël, comment elle a pu surmonter sa peur et sa tristesse, lorsque son papy est parti, lui aussi, l'année d'avant :

 

— C'est vrai que je peux plus le voir en vrai mon papy. Mais je pense beaucoup à lui, et si fort que je le vois dans mes rêves.

— Alors, moi aussi, si je rêve de ma Mé, je serais plus triste ?

— Non, parce qu'elle sera toujours vivante dans ton cœur.

 

Au petit matin de Noël, Pierrette découvre ses jouets au pied du sapin. Mais ce matin, son plus beau cadeau  de Noël, c'est ce qu'elle vient de vivre pour la toute première fois : un rêve où elle s'est retrouvée avec sa Mé et dans  lequel pour une raison indéterminée, toutes d'eux riaient aux éclats sur le fauteuil à bascule du salon.

 

Ce rêve là, fit disparaître sa tristesse. Pierrette avait trouvé le chemin pour renouer avec la tendresse de sa Mé. Et depuis, chaque fois que son cœur le désire, elle goûte maintenant dans les bras de sa grand-mère la plus douce félicité.

 

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