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En l’observant faire ses exercices de yoga, le bas du corps en tension, entourant de ses mains son ventre nu, il essaie d’imaginer comment se niche le bébé en elle. Il l’imagine comme couché sur le dos, bien centré. Ça doit être plus compliqué puisqu'elle se plaint sans cesse que le bébé appuie sur ses organes. Cette représentation naïve, c’est probablement un signe de son manque d’imagination. Ou de son absence d’investissement dans cette grossesse. Elle, est engagée. Déjà complètement dévouée à ce bébé à naître. Shootée au yoga. Calme et tranquille. Conforme.

Plus rien à voir avec la jeune femme qu’il a rencontré à la fac. Elle était complètement décalée. Une jeune fille passionnée de littérature et d’ornithologie ça ne court pas les rues. C’est cette absolue nécessité de se consacrer corps et âme à ses passions qui l’avait séduit. L’observation patiente des oiseaux qui nécessitait de planquer pendant des heures en pleine nature, de bivouaquer plusieurs jours d’affilés… Et puis ses hibernations comme elle disait, pendant lesquelles elle s’enfermait dans sa chambre d’étudiante et dévorait les romans et recueils de poésie dont elle s’entourait. Dans ces deux activités, la même exaltation qui se révélait dans ses mouvements et qui infusait l’environnement autour d’elle. Tout semblait mis en mouvement par le seul pouvoir de son enthousiasme. Lui compris.

Maintenant il la regarde s’ancrer. Elle suit les instructions de la voix mielleuse sur YouTube : « Inspirez par le ventre ». Son ventre, centre de l'attention et centre de gravité. Elle n’est plus que gravité.

Depuis quelques jours, il est obsédé par le souvenir des pélicans du lac de Prespa. Ils avaient profité d’un séjour en Grèce pour aller les observer. Malgré leur patience ils n’ont jamais réussi à en tirer une photographie correcte, le paysage était saturé de soleil. La photographie c’est sa passion à lui. Érigée en snobisme. Il ne supporte pas les photos que leurs potes postent sur Instagram, les selfies, les couleurs saturées par les filtres, la triche. Et encore moins les photos arty des magasins de déco qui uniformisent les intérieurs. La dernière en date, vue chez sa sœur (qui possédait déjà les inévitables gratte-ciel new yorkais) : une enfilade de cadenas sur une barrière, érodés par le sel marin.

 

Au bord du lac sur la terrasse de la taverne de Psarádes, en attendant la bonne lumière, elle lui avait raconté les légendes et croyances qu’ont inspiré les pélicans. Les pélicans symboles du sacrifice parental, c’est cela qui lui revient aujourd’hui. Le pélican qui donne son cœur à manger à ses petits. Il ressent une vague honte à se le formuler mais lui n’a pas le désir de sacrifier quelque chose à ce petit qui va naître. Il pense : de lui sacrifier quelque chose de plus. Il lui en veut déjà de lui avoir sacrifié la femme exaltée qu’il a épousé. Ces cadenas qu’il méprise, finalement, sont bien plus évocateurs de ce qu’il ressent que toute ses expérimentations photographiques. Ils disent la permanence de l’amour, le temps qui passe et qui l’érode.

 

Peut-être qu’il devrait la photographier dans ce nouveau corps. Peut-être qu’il le fera demain. Pour l’instant, il se lève, ouvre le frigo, attrape une bière.

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