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Je dis au revoir à ma mère devant la porte avec deux baisers, une forte étreinte et la surprise de constater que tout ce que j’avais découvert lors de ces derniers jours ne parvenait pas à modifier notre relation. Combien de fois m’a-t-elle reproché d’avoir contribué à la tuer, à petit feu ? Son sourire las me confie son amertume de n’avoir pas su me faire comprendre l’essentiel. Néanmoins, nous savons tous deux que notre parcours commun s’achève là. La balance signale une bascule : le point de non retour est engagé, à brève échéance. Je suis triste pour elle, l’annonce de sa disparition m’est insupportable, mais pourtant dans l’ordre des choses ; les géniteurs partent avant leur progéniture, non ? Deux larmes limpides creusent un lit minéral sur ses joues pointues ; un limon acide sillonne ses rides, contant l’écho lointain de ses vies riches et variées. Sa peau diaphane compte les barils d’humeurs souches gâchés, envolés, partis en fumée, toxique. Ses yeux évidés, autrefois couleur d’ozone, évoquent les trouées des incessantes violences subies ; productions industrieuses du dernier fruit de ses entrailles. Ses pauvres cheveux blanchis d’avoir trop donné ont cessé de respirer. Sa poitrine autrefois nourricière s’est rabougrie de trop de bouches goulues et avides. Ses bras qui protégèrent et portèrent ses enfants sont aujourd’hui ballants, presque sans vie. Mais je sens bien qu’elle aimerait me les tendre encore, pour me retenir dans la chaleur de ses entrailles ; mais ne le peut, ne le veut ? Non, c’est moi qui ne le souhaite pas ; maturité responsable ne permet plus de tels enfantillages. Le passé est le passé, place à la jeunesse. Son regard qui a compris se voile, s’éloigne. Je me retourne et pars d’un pas résolu vers mon avenir conquérant. Point de larme, point de regrets, je veux les autoroutes de la vitesse, de la production, de la consommation, du profit ; j’avance, je progresse, je maîtrise, je foule, je creuse, je domine, je mobilise,  je risque, je place, je propulse, je planétarise, j’interstellaire, en bref je vis. Besoin se souffler - un court moment - le dernier regard - instille un doute - vertigineux en moi - me prend tel une poigne. Ne fut-il pas paradoxalement paisible et serein, presque soulagé, posé sur un avenir certain. Ce dernier regard de ma mère, la terre ? Qu’a-t-elle voulu me dire ? Histoires de vieux qui manquent d’ambitions. Je reprends le chemin d’un pas fougueux, humain résolu, conquérant et optimiste ! Ce n’est peut-être pas l’unique secret, pensai-je ensuite, mais j’étais fatigué, très fatigué.

Tag(s) : #Textes des auteurs
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