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« Le monde a fait de moi un paria ! » C’est Gaspard qui parle.

«  Et vous, vous en avez fait quoi du Monde ? »

Du revers d’un bras pâle, il essuie le filet de bière qui coule sur son menton avant d’enchaîner avec la « métaphore du volcan » qu’il affectionne.

«  Le Monde est un volcan qui nous a gerbé sur ses flancs ! Des boules de feu qui finissent en cailloux! »

« Ni Dieu ni Maître ! » Ca, c’est « Deuxième REP ». Je l’appelle comme ça parce qu’entre deux slogans du même acabit, il nous raconte la légion. Il semble que les cuites aient un goût différent sous l’uniforme. Gaspard, c’est parce qu’à une époque, il se baladait avec un rat sur l’épaule. Il a dû le bouffer un jour de disette.

L’ancien légionnaire est couvert de tatouages et les tatouages impressionnent. Un trentenaire bedonnant qui s’apprêtait à passer la porte du super marché lui propose d’aller bosser.

« Deuxième REP » se lève, péniblement. Moi, je suis sur le trottoir d’en face, je viens d’attaquer « Sous les ponts de Paris ». Entre les mitaines et les – 5 ° du moment, c’est approximatif. Mon accordéon est asthmatique, soufflet malade, mais le tout me donne une petite aura sympathique et surtout inoffensive, ce qui n’est pas rien. Bref, de là ou je suis, je peux voir le vigile de l’autre côté de la porte, je sais qu’il va sortir et je gueule au légionnaire de se calmer. Les chiens s’y mettent. Il y en a un paquet entre les réguliers et ceux qui s’invitent. Le tout commence à faire beaucoup de bruit. « Deuxième REP » est convaincu d’impressionner toujours, comme au temps des pompes et des stages commandos. Il agite ses  bras maigres, ses mains tremblent, son souffle est court et ses jambes se dérobent. A mon avis, il a peut être gagné au niveau du vocabulaire, mais c’est tout. Le bedonnant prend de l’assurance, il a bien évidement, la foule de son côté.  « Y en a marre », explique-t-il,  de se faire harceler par les clodos. Gaspard s’en mêle, histoire de remonter le niveau, il explique que la société entière est responsable, de lui, comme de ses potes. «  Tu te crois à l’abri, tête de nœud, tu crois qu’ta bagnole à crédit et ton pavillon ça te met au-dessus des autres ? ».

« Tu sais ce qu’il a fait ce gars-là pour toi ? T’étais ou toi pendant qu’il en chiait au Tonkin ? »

Le vigile est au téléphone, les flics seront là dans quelques minutes. Mon voisin, un jeunot à crête rouge qui traine dans le coin depuis quelques jours me demande si le Tonkin c’est une centrale ou une Maison d’arrêt ?

J’ai eu le temps de ranger mon accordéon, siffler Moufette et tourner le coin de la rue avant que les flics descendent de voiture. Le coin est mort pour la journée, les flics n’embarquent personne mais nous sommes désormais interdits de séjour. J’ai mon compte, de toutes façons, je n’appartiens pas à la bande, je ne descends en ville  que contraint et forcé à me réapprovisionner. Quand les fonds manquent, une demi-journée de manche suffit généralement à payer les courses. Autant dire que mes gouts sont modestes.  Je m’installe sur un banc du parc municipal pour compter ma recette. Moufette s’affale  dans une flaque de soleil. Dans le bac à sable il y a deux gamins qui font des pâtés. Sur un autre banc, leurs mères papotent et se demandent s’il leur faut rappeler les lardons, je connais la musique. Je leur envoie mon plus beau sourire, c’est plus facile maintenant que j’ai les tempes grises. Il me suffit de jeter quelques miettes aux pigeons pour les rassurer complètement.

J’ai de quoi m’acheter des sardines, du pain, des raviolis et même un paquet de tabac. Je peux rentrer. Je décide de faire la route à pied, Il m’arrive de faire du stop mais aujourd’hui j’ai envie de marcher. Les copains seront là quand je reviendrais, dans quelques semaines, Gaspard en tous cas et « Deuxième REP ». Gaspard a fréquenté la fac de Nanterre, à l’époque il avait une petite copine, des projets et deux fois par semaine, au moins, il refaisait le monde avec une bande de potes autour d’une bouteille de prune. Je n’en sais pas plus. « Deuxième REP » lui, a branché sur des fils électriques des testicules de fellagas et pour ça, on lui a donné des médailles. Gaspard dit que le Monde a fait de nous des parias, mais Gaspard crache les mots comme d’autres potes crachent le feu, pour le spectacle. J’ai eu moi aussi une autre vie. Elle est loin cette vie là, elle est ailleurs surtout,  aujourd’hui et hier ne se rencontrent  jamais. Il m’arrive pourtant de revoir avec une acuité incroyable, la couleur d’une cravate. Ça me fait sourire la cravate, c’est vrai que j’en ai porté,  avec des costumes trois pièces, le dernier cri, toujours. Je devais claquer plus en cravates à l’époque que pour bouffer un mois aujourd’hui. J’étais parti sur les chapeaux de roues ; de bonnes études, un boulot dans une boîte sérieuse et puis aussi une femme, un projet de bébé. Je faisais tout comme il fallait et pourtant, avec le recul, je me rends compte qu’il y a toujours eu quelque chose, une espèce de voile, un trouble. Je n’y étais jamais vraiment et c’est pour ça que c’était facile. Je me demandais souvent si pour les autres, c’était la même chose ? Y croyaient-ils ? Au bout d’un moment il m’a bien semblé que oui et c’est cela qui a tout déclenché. Il n’y a pas eu de choc, pas de scandale. J’ai simplement décroché, lentement. Au boulot,  je me suis mis à faire de la figuration, pendant des mois, ce sont  mes reflexes qui m’ont sauvé. Je n’avais plus envie de rien. La dernière BM je m’en foutais, les cours de la bourse, idem. Ma femme, je ne la voyais plus ou plutôt, je la voyais trop et j’avais envie qu’elle se taise, qu’elle disparaisse. Je me suis mis à préférer le sommeil à tout autre chose, peut-être parce que je dormais de plus en plus mal ? Un matin d’avril, je suis parti au boulot avec l’impression de marcher les bras chargés d’une énorme boîte vide et rien à mettre dedans. Je me suis arrêté pour suivre des yeux un chien qui arrosait des réverbères pour repartir en zigzaguant,  le nez au sol. J’ai voulu allumer une cigarette alors j’ai senti mon visage couvert de larmes.

J’ai marché, marché, pendant des mois. D’abord comme j’étais, avec mes chaussures Italiennes, mon costume. J’avais jeté mes papiers, mes cartes de crédit, d’assurance, permis de conduire, tout. Je marchais, j’ai trouvé des croquenots pour remplacer mes mocassins, petit à petit je me suis débarrassé du reste de mes vêtements, on me donnait des trucs, je n’ai rien retenu de cette époque ou si peu. En Aout, j’étais à Valence, dans la Drôme, je le sais parce je m’y suis fait arrêter par les gendarmes. Ils m’ont demandé mon nom, je leur ai dit. Plus tard, ils m’ont demandé ce qu’il fallait dire à ma femme ? J’ai dit « rien » et puis le regard du plus vieux d’entre eux m’a fait ajouter  « Dites lui que je vais bien ». En sortant de la gendarmerie, j’ai  regardé autour de moi, comme si c’était la première fois. Le reste, c’est venu petit à petit, l’accordéon, la manche, ma cabane. J’ai appris à me débrouiller. Aujourd’hui j’essaie de rester au sec et de ne pas avoir faim. Gaspard ne décolère pas, « Deuxième REP » se souvient. Je les écoute, en tous cas, je ne joue plus.

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