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Pendant longtemps, j'avais peur. Et oui, immobile, je ne peux pas esquiver le mouvement un peu brutal d'un enfant. Alors quand je voyais un enfant s'approcher un peu trop de moi, je n'étais pas très rassurée. Je ne sais pas ce que je craignais le plus, d'ailleurs. Un enfant qui court sans faire attention, parce que visiter un musée, ce n'est pas son truc... Ou un enfant qui s'approche parce qu'il veut me voir de plus près, jusqu'à me toucher... Je me demande d'ailleurs comment aucun ne m'avait cassée... Mais bon, je ne leur en voulais pas, il faut bien que jeunesse se passe !

Et puis après, ça m'amusait. Parce que je m'étais prise au jeu. Ça me faisait rire, aussi, quand certains s'amusaient à m'imiter... C'était marrant, de voir ces enfants plein de vie... ça me faisait rêver. Grâce à eux, je vivais un peu, je m'évadais. Je m'imaginais partir avec eux, passer d'une pièce à l'autre, pour voir de plus près mes collègues, et discuter un peu... C'est vrai, ça : ça fait des années qu'on partage le même musée, et on ne se connaît même pas. Et puis surtout, je m'imaginais ces enfants rentrant en classe, plein de souvenirs à raconter dans leurs rédactions. Plein d'émotions à partager avec leur famille, le soir à la maison. Alors j'étais heureuse. Je m'étais même mise sur un piédestal, me disant que j'étais admirée pour ma beauté, pour la perfection de mes lignes, pour le blanc éclatant de mon teint... ou plus simplement, parce que je servais de cachette aux galopins.

Et puis au bout d'un moment, ça m'a énervée. Cet immobilisme forcé, cet emprisonnement de mon corps m'étaient devenus difficilement supportables.... Ces enfants qui couraient sans se soucier de moi, ces visiteurs qui m'observaient, parfois à la limite du voyeurisme, me scrutant sous toutes les coutures... Je me rendais compte, après toutes ces années, que finalement, je ne servais qu'à permette aux uns de jouer, ou aux autres de satisfaire leur curiosité...

Progressivement, ça m'a pesé de plus en plus... à un tel point finalement que je voulais sortir de cet enfermement, par tous les moyens... Je voulais moi aussi bouger, courir. Je voulais découvrir le musée qui m'enfermait et plus seulement la salle que je connaissais par cœur... enfin seulement l'un de ses coins, puisque je ne voyais pas les autres, faute de pouvoir tourner la tête et bouger les yeux... Je voulais découvrir la ville, ses rues colorées, ses places animées, ses arbres au feuillage bruissant dans le vent, ses collines environnantes verdoyantes, ses chemins de traverse, … et de proche en proche, découvrir toutes ces choses que je n'avais jamais vues. Je voulais découvrir pour de bon toutes ces choses aperçues subrepticement à travers les discussions des visiteurs qui s'ennuyaient eux aussi devant moi, échangeant sur leurs petites activités quotidiennes qui pour moi étaient synonymes de liberté...

 

 

Mais comment faire pour changer les choses du fait de mon immobilisme... quand, ironiquement, c'est cet immobilisme-même que je voulais combattre ?!...

L'avantage de n'avoir rien à faire de ses journées si ce n'est regarder les gens qui vous observent, c'est qu'on a le temps de réfléchir... Alors j'ai commencé à élaborer un stratagème... J'en ai ébauché plusieurs, en réalité. Et puis à chaque fois que je pensais avoir trouvé la bonne idée, je me rendais compte que quelque chose n'allait pas.

 

J'ai d'abord souhaité qu'un enfant me renverse, me brisant en mille morceaux. Mais je risquais d'attendre encore longtemps, avant qu'un enfant coure suffisamment près de moi et vite au point de me faire tomber... Et puis que ferait-on de moi, une fois brisée en mille morceaux ? On me collerait bout à bout, pour m'enfermer à nouveau dans une position immobile, sans même savoir si cette posture me serait confortable... Il suffirait en effet d'un morceau mal recollé, de travers ou pas au bon endroit, pour qu'en plus d'être à nouveau immobile, ce soit en n'étant pas à l'aise pour le restant de mes jours... Ou on me laisserait brisée, dans un sac posé au fond de la réserve du musée, croupissant dans mon coin et oubliée de tous. Je n'aurais même plus le loisir de voir les gens me regarder ni de les écouter parler de ce monde rêvé... Non, cette solution était bien trop improbable et beaucoup trop risquée...

 

J'ai pensé aussi qu'on pourrait m'emmener pour me restaurer. J'avais vu mes voisines êtres emportées puis ramenées successivement. Ça fait tellement longtemps que je suis là, une petite restauration ne me ferait pas de mal à moi non plus ! Du coup, pendant le voyage jusqu'à l'atelier, j'en profiterais pour voir un peu du paysage. Puis je pourrais découvrir un autre lieu, l'atelier de restauration, et en même temps, voir d'autres personnes que les visiteurs qui m'observent parfois un peu trop, ou qui au contraire passent en me négligeant. Je suis sûre que des restaurateurs, c'est délicat et attentif vis-à-vis d'une statue !

Bon, ça ne durerait qu'un temps, parce que sitôt finie la restauration, on me ramènerait ici. Mais ça serait toujours ça de pris.

Mais alors que je pensais que mon tour viendrait, j'apprenais avec désarroi que les crédits annuels pour la restauration des statues étaient déjà épuisés...alors qu'on n'était qu'en mai ! Parce qu'un statue laissée à l'abandon pendant longtemps avait soudainement été l'objet de toutes les attentions du musée, et qu'on avait dû dépenser tous les crédits de restauration pour elle... Ah les arcanes de l'administration mêlées à celles de l'art !... Qu'est-ce que j'étais déçue à l'idée de devoir attendre encore plusieurs mois !

 

Et puis j'ai trouvé LA solution ! Il faut dire que j'ai eu de la chance, cette fois. En fait, c'est quand on ne les attend pas que les choses arrivent...

Alors que je commençais à désespérer de ne pas trouver d'idée, voilà qu'un soir, je vois arriver un nouveau gardien. Ça faisait des années que Marcel passait tous les soirs, et puis un jour je ne l'ai plus vu. C'est là que j'ai compris que tout le bruit que j'avais entendu la veille, ça devait être sa fête pour son départ à la retraite. Il aurait pu me dire au revoir, quand-même !... Enfin bon, peu importe...

Le lendemain, voici donc mon nouveau gardien, tout jeune et frais émoulu sorti de l'école, qui découvre le musée avec des yeux ébahis. Ç'a été d'abord pour moi une grande satisfaction, de voir qu'un gardien admirait comme cela ses statues. Ça faisait tellement longtemps que Marcel venait, qu'il passait dans le couloir sans même nous regarder. Alors j'avais oublié qu'un gardien aimait lui aussi l'art. Bon, sans doute que la nouveauté y faisait pour beaucoup... ou pas seulement...

Mais la voilà, l'occasion tant espérée ! Il suffit de savoir la saisir quand elle se présente ! Mais il ne fallait pas traîner !

Je me suis dit qu'il fallait capter le regard de Jules. Parce que j'ai rapidement compris comment il fonctionnait. Tous les soirs, pendant sa ronde, il regardait les statues avec des yeux emplis d'émotion. Il nous observait dans nos moindres détails. Mais ça n'en était pas voyeuriste, bien au contraire. Je sentais une véritable passion pour nous. A moi de lui faire comprendre mon désir. S'il nous apprécie vraiment, il saura combler mon besoin de liberté.

Alors tous les soirs, quand il venait me voir, j'essayais d'attirer son attention. Pas facile à faire quand on est immobile... Mais pour une fois, je sentais que j'avais à faire à quelqu'un qui savait que les statues avaient une âme. Alors je me concentrais de toutes mes forces, pour que mon regard se transforme. Progressivement, j'ai réussi à changer l'expression de mon regard ! C'est incroyable ! Il suffit de penser fort aux choses pour parvenir à les faire ! D'un regard froid et impassible, je suis passée à un regard rêveur.

Ehhh.... mais ça marche ! Je vois bien, Jules, qu'il ne comprend pas ce qu'il se passe. Il a bien remarqué que j'avais changé de regard... Mais il a d'abord cru que c'était lui qui m'avait mal vue depuis le début... Alors il m'a regardée de plus en plus, de plus en plus souvent dans les yeux, pour vérifier ce qu'il voyait. Super ! Je n'attendais que ça !

J'ai continué à travailler ma concentration, jours et nuits je ne faisais plus que cela. Et j'ai réussi à jouer avec mon regard. Je parvenais à bouger les yeux, à les ouvrir plus ou moins, à regarder à droite et à gauche, à soulever les sourcils !... C'est vraiment agréable de se sentir vivre, comme cela ! C'est tellement plaisant, de pouvoir exprimer diverses émotions rien qu'avec son regard !

Ça y est, je me sens prête à lui parler à travers mon regard, pour lui dire tout ce que j'ai sur le cœur. Vivement ce soir, qu'il fasse sa ronde !

 

J'entends du bruit... ça y est, Jules arrive !

Je me concentre.

Il faut d'abord que je le séduise, pour qu'il s'intéresse encore plus à moi que d'habitude.

 

- Jules, regarde-moi !... ouh ouh, regarde-moi..., fait comprendre Médée avec un regard langoureux.

- « Que se passe-t-il ? Médée a encore changé de regard ? Je ne comprends rien... j'ai des hallucinations, ou c'est cette statue qui bouge ?!?... Mais quel regard magnifique, cette fois ! » s'étonne Jules à haute voix, devant Médée.

- Oui c'est ça, Jules, tu comprends bien, je veux attirer ton regard... juste pour que tu comprennes ce que je veux te dire, et que tu m'aides dans ma quête de liberté, exprime Médée, les yeux mi-pétillants, mi-tristes.

- Hein ?!... Mais on dirait que Médée me parle !... C'est incroyable !... Que signifie ce regard si intense et si étrange à la fois ?

- Je n'en peux plus, de cet immobilisme, de cet enfermement dans mon corps, montre Médée avec des yeux larmoyants. Je veux que tu m'aides à sortir d'ici, explique Médée en balayant la pièce d'un regard rapide qui sort par la fenêtre et se dirige dehors au loin. Fais quelque chose pour moi, implore Médée du regard !

- Tu veux sortir d'ici ? Mais qu'est-ce que je peux faire pour cela ? Et puis tu es une statue, que feras-tu une fois dehors ?

- Je ne sais pas moi, comment faire pour sortir... mais j'en rêve tellement ! A toi d'en trouver le moyen : c'est toi l'humain ! Puisqu'un humain a su me pétrifier et m'enfermer ici, un autre saura bien me rendre ma double liberté, fait comprendre Médée, les yeux successivement interrogateurs, véhéments et rêveurs.

- Oui je comprends. C'est d'ailleurs ce que je me dis tous les jours en vous voyant. Moi je circule librement au milieu de vous, et une fois ma journée de travail finie, je rentre chez moi et je fais ce que je veux, où je veux. Vous, vous êtes tous les jours au même endroit et dans la même position. Comme ce doit être ennuyeux ! Attends, je vais réfléchir. Laisse-moi jusqu'à demain.

 

Alors Jules a continué sa ronde, comme si de rien n'était. Enfin pas tant que ça non plus, j'ai bien vu qu'il était un peu troublé !

Mais j'étais tellement contente ! Et tellement fière de moi, aussi ! J'avais réussi à m'exprimer ! Pour une statue, c'est vraiment pas mal ! Ce n'était pas mon sculpteur qui parlait pour moi, à travers les matériaux qu'il avait utilisés pour me fabriquer, à travers la position qu'il m'avait faite prendre... Mais c'était bien moi, qui avait exprimé mes désirs de liberté... et qui avait été comprise !

Pourvu que Jules trouve une idée ! Mais je lui fais confiance, il m'a l'air tellement gentil et malin ! Vivement demain !

 

Ca y est, le voilà !... Tiens, qu'est-ce qu'il transporte ? Ça annonce une bonne nouvelle, ce gros paquet !

- Bonjour, Médée. Ça va ? Tu as passé une bonne journée ?... Euh, excuse-moi, c'est idiot comme question !... J'ai bien réfléchi depuis hier, et je crois que j'ai trouvé la solution. Je t'ai apporté ma tenue de rechange. J'ai emprunté à ma sœur son maquillage... elle a un peu sourcillé quand je le lui ai demandé, parce que je n'ai pas pu lui expliquer ce que j'allais en faire... et de toute façon, elle ne m'aurait pas cru... mais bon, elle a bien accepté. Alors voilà ce qu'on va faire. Je vais te mettre mes vêtements, te maquiller un peu, histoire de rendre ton visage et tes mains un peu plus roses et vivants... comme cela, tu passeras inaperçue, comme si tu étais une gardienne du musée....

- Quelle super idée, s'étonne Médée les yeux ébahis !

 

Jules m'a alors enlevée de mon socle pour me poser sur le sol et m'habiller, tant bien que mal. Ce n'était pas facile, parce que j'étais toujours immobile : ce n'est pas avec un quelconque regard qu'on peut enfiler un pantalon et une chemise... Mais Jules était tellement délicat et patient. Me voilà toute habillée, des pieds à la tête !

C'est étrange, comme sensation ! C'est bizarre, je sens mon corps se réchauffer... Je sens quelque chose circuler en moi... c'est incroyable ! Je b... je bo... je bouge !! Hein ! Mais je n'en reviens pas ! Depuis toutes ces années que j'attends, il suffisait de m'habiller pour me réchauffer et me permettre de bouger !

 

    Regarde Jules, je peux bouger ! Mes doigts, mes mains, mes bras... mes pieds, mes jambes ! s'extasie Médée du regard et en bougeant successivement tous ses membres !

    C'est merveilleux, Médée ! Ça dépasse toutes les espérances que j'avais mises en ces vêtements ! Moi qui pensais t'emmener difficilement dans la voiture pour te faire découvrir ces paysages dont tu rêves tant ! Attends, je vais te maquiller... ton regard est déjà si beau, il ne pourra qu'en ressortir encore plus merveilleux. Et puis qui sait, peut-être que tu verras les choses encore plus belles qu'elles ne sont ! Et puis ta peau... Elle est encore un peu trop laiteuse, je vais colorer tout ça discrètement, pour te rendre encore plus vivante !

 

 

Alors Jules m'a maquillée avec soin... moi je ne savais pas faire, et puis je n'avais pas encore assez de dextérité dans les doigts pour manipuler tous les petits instruments de maquillage qu'il avait apporté.

Puis je l'ai laissé finir sa ronde. Et nous sommes partis dans sa voiture. D'abord à travers la ville. Puis nous sommes arrivés à la campagne toute proche. J'ai découvert toutes ces beautés que j'avais tant imaginées. Cette volupté du vent sur la joue et dans les cheveux. La chaleur du soleil sur le corps. Le doux sifflement des oiseaux. L'odeur envoûtante des fleurs.

 

Jules m'a laissée là. Il avait fait assez pour moi. Il risquait d'ailleurs gros : que se passerait-il demain quand on verrait que ma statue n'était plus là ? Il aurait des problèmes à cause de moi... c'était ça, le bémol de mon idée et la seule chose que je regrettais dans cette aventure : causer des problèmes à Jules qui m'avait donnée ma liberté.

Alors j'ai écrit mon histoire. Pour expliquer mon aventure. Celle que vous lisez, là, maintenant.

Je sais que Jules la transmettra au directeur du musée. Je lui en ai envoyé moi-même un exemplaire, pour être sûre qu'il la reçoive. Et j'espère qu'il comprendra. Mais je n'en doute pas. Si Jules a su me comprendre rien qu'avec le regard, le directeur du musée ne pourra pas y rester insensible. Et s'il ne comprend pas, tant pis. Et s'il le faut, j'irai à mon tour chercher Jules ! Et toutes les statues !

 

Je suis libre désormais ! Je peux aller où je veux, quand je veux, sans être soumise au bon vouloir de quiconque !! Ah la liberté !...

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