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( Vendredi matin. )

 

 - Un-deux-trois, statue !

 Les quatre copains s'arrêtent net. Il ne faut surtout plus bouger et encore moins parler. Difficile de se concentrer dans le brouhaha de la récréation avec les enfants qui courent dans tous les sens.

 

 C'est Owen qui compte, face contre mur, sous le préau de l'école. Il s'est retourné très vite pour mieux surprendre ses amis.

 Pierre a un bras en l'air, les sourcils froncés, les yeux fermés. Hugo peine à garder une jambe pliée. Mathéo sourit, droit comme un piquet. Et Lucas serre les lèvres pour ne pas éclater de rire, les lunettes au bout du nez.

 

 Owen relève une fine mèche de cheveux lui cachant la moitié du front jusque sur l'œil gauche. Sa mode à lui, court derrière et long devant.

 Durant quelques secondes, il observe les quatre compères grimaçants d'impatience. Le but du jeu étant d'arriver le premier prés de lui pour toucher le mur.

 

 A nouveau volte face.

 - Un-deux-trois, sta---

 Mais il se retourne avant d'achever le mot fatidique, découvrant les corps en plein mouvement.

 - Tricheur ! Lance Pierre.

 - C'est pas du jeu ! Poursuit Mathéo.

 Lucas se tord de rire et Hugo fait la moue, déçu. Moqueuse ment, Owen rit en se sauvant à travers la cour, poursuivi de ses amis.

 

 Sous ce même préau, assis sur un banc, Raphaël les épie. Il semble fasciné par ce jeu d'immobilité.

 Le petit nouveau du C E 2 ( cours élémentaire deuxième année ) n'est pas très causant, plutôt solitaire et peu attentif en classe, surtout songeur.

 C'est naturellement qu'il laisse la magie du moment entrer dans sa vie.

 

 ( Dimanche après-midi.)

 

 - Raphaël, je vais me reposer un instant. S'il te plaît, ne laisse surtout pas le chat sortir. Il faut ab so lu ment que je dorme.

 La jeune femme se laisse mollement tomber sur le canapé et se recroqueville sur le côté. L'enfant s'approche et tout doucement dépose un plaid sur le maigre corps maternel. Puis il se dirige vers la fenêtre et tire légèrement sur la sangle du volet roulant, laissant filtrer une fine clarté.

 

 Il se rend dans la cuisine, ouvre le tiroir du placard blanc et en sort trois bougies chauffe-plat. Celles en forme de papillon, orange et vert, que sa maman préfère.

 Il revient dans le salon, prenant au passage la petite boite d'allumettes sur la poutre basse de la cheminée.

 Raphaël dépose le tout sur la table, prés du canapé. Il choisit la plus belle rose rouge du vase et ôte un à un les pétales, qu'il place autour des bougies.

 

 Le garçonnet sourit satisfait du décor improvisé. Faire plaisir à sa douce maman, c'est primordial pour lui. Il est conscient que sa mère travaille péniblement pour qu'il ne manque de rien. Toute la semaine c'est une course épuisante pour elle, école- travail- repas- école- travail- couché. Alors le dimanche, Raphaël comprend qu'une sieste s'impose.

 Comme d'habitude il va s'installer sur le fauteuil jusqu'à son réveil. Mais il s'aperçoit qu'il a oublié de prendre un livre dans sa chambre. Parce que quand maman est allongée il ne joue pas pour éviter de faire du bruit. Soit il regarde un livre imagé ou il lit à voix basse.

 

 Alors que Raphaël disparaît dans le couloir menant aux chambres, Chamallow, le chaton au blanc pelage, saute prestement sur la table basse.

 Agilement, il passe entre les bougies. Certains pétales collent à ses coussinets. Le chaton secoue une patte, se lèche, tourne en rond, saute dangereusement autour des flammes vacillantes.

 Soudain il perd l 'équilibre, manque le bord de la table et tombe dans les chaussons de la jeune femme.

 

 Dans sa chute, il entraîne une bougie qui enflamme immédiatement le journal délaissé sur le sol.

 Chamallow s'enfuit dans le couloir et rejoint Raphaël dans la chambre qui est assit par terre au milieu de plusieurs livres.

 

 Bientôt une fumée se propage dans tout l'appartement. L'enfant surpris, inquiet,se précipite dans le salon où le feu se répand de toutes parts.

 - Maman ! Crie Raphaël.

 La jeune femme ouvre les yeux et se redresse stupéfaite. Elle supplie son fils qui tente d'avancer vers elle, de sortir du logement. Mais l'enfant refuse de l'abandonner. Le feu lui barre le passage.

 Son cœur bat si vite qu'il semble résonner dans toute la pièce.

 

 Soudain, le temps paraît suspendu.

 Sa mère se démène affolée, lui faisant signe de s'éloigner, mais il n'entend plus sa voix. Les yeux mouillés de larmes un étrange silence l'enveloppe. Il baisse les paupières, se concentre et murmure lentement.

 - Un-deux-trois, statue.

 Bizarrement il se met à pleuvoir dans le salon. Miraculeusement le feu cède sous l'eau.

 

 Raphaël se précipite dans les bras de sa maman alors que des hommes cuirassés , casqués masqués s'introduisent sur les lieux. Munis de lances à eau, ils parviennent rapidement à éteindre l'incendie.

 

 Dans la rue, des gens curieux s'attroupent et observent. C'est une dame âgée qui habite au rez-de-chaussé de l'immeuble qui a alerté les pompiers.

 

 ( Lundi matin )

 

 Dans la cour de récréation de l 'école.

 Alors que Owen cherche Pierre dans la foule d'enfants, Raphaël passe juste à côté de lui. Ce dernier le reconnais et l'arrête d'une main sur l'épaule.

 - Ton jeu, c'est magique !

 - Quel jeu ?

 - Statue.

 - Pourquoi tu dis que c'est magique ?

 - Ça ma sauvé la vie et celle de ma maman. J'ai dis, un-deux-trois, statue et le feu s'est éteint. C'est incroyable ! Merci.

 Surpris, Owen le regarde s'éloigner et se perdre dans la turbulence de la récréation.

 

 Trop absorbé par ses pensées, encore médusé par ce qu'il a récemment vécu, Raphael s'empierge dans un groupe de gamins et se retrouve par terre. Cinq grands du C M 2 (cours moyen deuxième année ) accroupis autour d'un tas de billes.

 - C'est pas vrais ! J'y crois pas, j'avais presque gagné la partie !

 S'écrit Ludovic, très en colère.

 - C'est à cause de lui !

 Pointe du doigt Corentin.

 - Je suis désolé---Je vous avez pas vu---

 - Tu rigoles ! Tu penses qu'on va croire ça ?!

 Lève le poing Mathias.

 - Calmez-vous les gars, il la peu-être pas fait exprès.

 Apaise José.

 - Toi, t'es mort !

 Menace rageusement Ludovic en se levant.

 

 Raphaël s'élance à travers la cour en se faufilant entre les enfants pour semer ses assaillants. Ne sachant plus où se dissimuler, sans hésiter il pousse la porte d'entrée de l 'établissement scolaire et grimpe rapidement l'escalier en colimaçon.

 C'est essoufflé qu'il parvient au quatrième étage. Plus bas la rumeur se rapproche, vengeresse.

 A nouveau les battements de son cœur s'accélèrent, s'amplifient, parce que tout en haut il ni a plus rien, qu'un vieux grenier encombré.

 

 Brusquement, les garçons poussent la porte en bois et balayent d'un regard furieux l'espace éclairé par une large lucarne.

 - Il n'est pas là !

 - C'est impossible, il s'est pas volatilisé !

 Ludovic, le plus costaud des cinq complices, s'avance vers la lucarne vétuste. Au même moment, retentit dans la cour la sonnerie de la fin de récréation. Désappointés, les enfants dévalent hâtivement l'escalier, en maugréant.

 

 En réalité, Raphaël a enjambé la seule fenêtre du grenier.. Il se retient à une barre ronde, horizontal, en métal, suspendu dans le vide .

 Il a entendu la porte claquer en se refermant sur ses poursuivants. L'enfant essaie laborieusement de remonter sur le bord de la lucarne, en s'aidant de ses pieds, en vain, ses baskets glissent sur le mur râpeux qui s'effrite.

 

 Dans la cour, les têtes se lèvent accompagner de murmures de stupeur des enfants effrayés et larmoyants.

 Deux instituteurs se précipitent dans l'escalier. Une institutrice téléphone aux pompiers. D'autres adultes rassurent les écoliers. Le directeur clame dans un méga phone.

 - Tient bon petit ! On va t'aider !

 

 Des gouttes de sueurs perlent sur le front de Raphaël. Cette même sueur qui mouille les paumes de ses mains qui lentement, glissent. Deux doigts s'ouvrent, malgré sa persévérance à rester accroché à la barre de métal.

 

 Les yeux remplis de larmes, Owen baisse les paupières et murmure, en même temps que Raphael.

 - Un-deux-trois, sta---

 Comme un appel désespéré à l'invisible. L'espoir innocent dans ces quelques mots magiques, tragiques, de l'enfance.

 

 La vie---s'envole.

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