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Bonjour à toi qui passes sans me voir,

 

Cela fait des années et même des siècles que je vois passer les hommes devant moi. Et que pas un ne me regarde... Pas un regard, pas un geste ni une pensée. Je suis personne. Et cette situation dure depuis des siècles et se prolongera pour les siècles à venir. Je suis la reine de l’indifférence qui vit dans le silence. J’ai hâte... Mais de quoi? Je vis une vie vide, et ma vie n’a pas de fin.

Cela n’a pas toujours été ainsi pourtant; j’ai connu mon heure de gloire.

Lors de mon installation, mon créateur venait me voir tous les jours. J’ai vite compris que j’avais le visage de sa femme bien-aimée, partie trop tôt. J’étais pour lui un moyen de perpétuer sa mémoire, de lui faire croire qu’elle était toujours en vie. Mais j’avais ses traits, non pas sa conscience. Je n’étais pas elle, juste sa représentation. Je ne comprenais pas tout ce qu’il me disait, et moi, jeune et impétueuse que j’étais, je perdais patience devant ses jérémiades, ses projets avortés, ses rêves brisés. Ignorante que j’étais !  Ses moments devaient être les plus heureux de mon existence et je les ai gâchés.

Mon créateur a fini par venir moins souvent, mais toujours avec la même ferveur. Il venait accompagné d’une magnifique petite fille, qui est par la suite devenue une belle jeune femme. Il me présentait ma «fille», en me demandant de bien veiller sur elle. Elle a fini par devenir mon miroir et dans ses yeux, je lisais ma beauté. Une beauté de marbre.

Et puis, tout doucement, il s’est mis à marcher de plus en plus courbé, il n’avait plus la force de lever ses yeux vers moi. Moi, j’apprenais sa langue grâce à la violence de son chagrin et à la force de son amour. J’ai appris le temps qui passe en le voyant doucement vieillir. La jeune femme le soutenait désormais, lui parlait d’une voix douce et avait des gestes de tendresse infinie. Ses cheveux ont blanchi puis sont tombés et ses visites sont devenues plus longues.

Et un beau jour, il tomba à mes pieds, comme endormi et le doux ronronnement de son monologue s’est tu. Le silence s’est installé autour de moi, un silence de plomb. J’ai appris la mort en perdant celui que j’avais appris à aimer. Je suis condamnée à voir disparaître ceux que j’ai aimé sans pouvoir les rejoindre dans cet ailleurs qui les appelle.

Et de ce jour-là, je n’ai plus eu personne pour s’asseoir à mes pieds et me parler. La belle jeune femme s’est contentée de déposer des fleurs, de temps à autre, puis elle est devenue une vieille dame tandis que je restais belle et jeune. Pour l’éternité.

Et alors a commencé la longue monotonie de ma vie. Les feuilles se sont amassées dans les allées, les croix ont vieilli mais sont restées là. Nous sommes restées toutes là, contemplant l’oubli des hommes. J’ai appris à parler aux oiseaux, à les reconnaitre, à comprendre leur chant. J’ai eu du temps pour apprendre. Plus de temps que n’importe qui sur terre.

J’ai le regard fixé pour l’éternité sur cette petite croix et ce nom, jadis souvent prononcé et tombé peu à peu dans l’oubli : «Jacques Delmas». Il ne reste que moi pour me souvenir de lui. Je lui ai inventé des vies dans son ailleurs. Mais aujourd’hui, je suis à bout d’inspiration, à bout de vie.Pour lui. Des siècles se sont écoulés, cinq pour être précise. Pourtant, moi, je suis toujours là. Jadis adorée et tombée aujourd’hui dans l’oubli. Les hommes qui se promettent des «toujours», des «à jamais», des «pour l’éternité» ne connaissent pas le sens de ces mots. Ils n’ont aucune idée de ce qu’est l’éternité, eux les simples mortels. L’amour est un sentiment fugace. Aimer à jamais, c’est pour eux aimer au bout de leur vie d’homme. Mais une vie d’homme, c’est bien court en comparaison d’une vie de pierre.

Le temps pourtant a de l’emprise sur moi. C’est juste que mon échelle-temps est différente. Une heure pour moi a la longueur d’une année-d’homme.

Le temps m’a appris la patience et la résignation. Je ne suis pas pressée, du temps j’en ai de trop. Du surplus à donner, surtout quand je vois passer des femmes, courbées de couleur devant une caisse en bois. Comme j’aimerais donner un peu de ce temps que j’ai en trop à ceux qui en ont manqué. Mais la vie est injuste. La mort aussi. Tandis qu’elle vous foudroie en un instant, une minute ou une heure, elle va mettre des siècles à m’atteindre. Mais elle m’atteindra.

Je vois la transformation de mon visage lorsqu’il fait froid ou humide et que mes pieds trempent dans une mare. Alors je peux passer mes heures oisives à me contempler. Je me souviens de mes traits lisses, blancs, magnifiques. Et me voilà grisâtres, couvertes de mousse par endroit. J’ai perdu un peu de ma chevelure, mes doigts de la main gauche sont tombés et le livre que je tiens ouvert devant moi n’est plus lisible. On ne peut plus lire l’inscription qui disait : «Dors ma mie et ouvre-moi la porte du paradis».

Je suis là, invisible, perdu dans un champ de croix. Parfois, un couple passe, me jette un coup d’oeil distrait, sans s’arrêter. Parfois, c’est une vieille dame qui vient soulager sa vieillesse et combattre sa peur en me regardant. Parfois c’est un jeune homme, des objets dans les oreilles et tenant un bouquet de fleurs à la main qui passe et va s’arrêter devant une croix, un peu plus loin. Mais devant moi, personne. A part le même homme, qui de temps en temps, enlève les plantes trop envahissantes. Il est gentil, mais ne parle pas. Il a les mains douces et me traite comme une personne. Il a des gestes précautionneux. J’aurais aimé pouvoir lui parler. J’aimerais lui donner mon éternité pour le conserver auprès de moi et sentir ses mains sur moi. A jamais. Dans le vrai sens du mot.

J’ai froid. Je ne sens plus mes jambes. Ma vue se trouble. De la mousse obscurcit mon regard. Je vais devenir aveugle et je vais le rester encore quelques siècles. Le temps que la mort vienne me chercher. A moins que je ne reste diminuée et prisonnière de ce corps de pierre.

Je sens quelque chose rouler sur ma joue. Un caillou tombe à mes pieds. Une larme de pierre. Ce n’est pas parce que je suis une statue que mon coeur est en pierre. Et mes appels retentissent longuement sous la voute des étoiles. En espérant fendre les pierres.

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