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Tous les après-midis lorsque la température est clémente, le vieillard vient s’asseoir sur le banc qui fait face au monument érigé en l’honneur de tous les pêcheurs des Iles-de-la-Madeleine, à l’Étang-du-Nord, avec en arrière-plan la mer. Avant même de prendre siège, il salue les pêcheurs de l’œuvre de Roger Langevin d’un signe de tête. En saison touristique, il s’irrite de la présence des « étranges » comme il les nomme. Çà l’énerve de les voir déranger ces hommes de pierre déjà au travail. Il préfère être seul face à ces vieux chums de pêche. Lui aussi, jadis, était pêcheur et possédait son chalutier. « Salut les gars ! Vous allez bien ce matin ? » Et il continue d’abreuver le monument de paroles pas toujours cohérentes pour qui l’entend marmonner mais lui, est comblé de pouvoir profiter de cette compagnie inespérée. Plus personne ne l’écoute maintenant et la solitude lui pèse tant depuis qu’on l’a obligé à vivre dans cette maison pour personnes âgées sous prétexte qu’il ne pouvait plus s’occuper lui-même de son quotidien.  Perdu dans ses souvenirs, son esprit s’embrouille et la réalité se confond avec son monde imaginaire. Plus personne n’arrive à le supporter bien longtemps. Pour lui, ces rendez-vous avec ces hommes figés pour l’éternité, lui apportent tant de satisfaction. « Et les gars écoutez bien celle-là, vous allez l’aimer : … c’était par un beau matin de mai où rien ne laissait présager un terrible grain, je me suis donc embarqué comme chaque matin,… » et de continuer sa tirade dans une aventure rocambolesque tout à fait improbable où phoques et sirènes deviennent ses amis de navigation. Les filets sont toujours remplis à craquer et le bateau a su vaincre tous les éléments de dame Nature. Appuyé sur sa canne de bois, dos courbé, il rit ou pleure selon la direction que prend son envol de phrases chaotiques. Ces longs monologues s’accompagnent souvent de moments où il fige sur place, comme ses compagnons du moment, où tout son être semble se réfugier au centre de son cœur et de son âme. Il devient l’extension de ce monument qui, face à la mer, rend hommage à tous ses hommes qui ont consacré leur vie à explorer les fonds marins pour nourrir leur famille.

 

Lorsque le vieillard renaît de ses souvenirs ou de ses absences, il reprend son discours et finit toujours par se relever pour aller poser ses mains usées et décharnées par une vie difficile, sur le dos ou le bras d’un de ses pêcheurs et les jours où le soleil réchauffe la pierre, il fait le plein de cette chaleur qui lui apparait humaine et qui irradie en lui. Dans ces moments privilégiés, la vie, il le sent bien, malgré les apparences, coule encore dans ses veines.

 

Lorsque le soleil descend à l’horizon, que la température devient plus fraîche et transperce ses vêtements, c’est le temps pour lui de retourner là où on le considère comme déjà mort. Avec regret, il se relève, fait lentement le tour du monument en s’arrêtant ici et là pour prodiguer quelques conseils à certains de ses compagnons immobiles.  Puis, il reprend le court trajet qui le mène  à sa prison de vieillards là où la mort l’attend dans quelques recoins de sa chambre. Et toujours, à mi-distance, il se retourne et lève sa casquette en  saluant ses seuls et derniers amis. « À demain les gars, si le temps le permet nous prendrons le large une autre fois… »

Tag(s) : #Textes des auteurs
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