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Un matin, septembre 1914. La guerre venait de commencer lorsque Loïse trouva dans sa boîte aux lettres une missive d’un jeune soldat envoyé au front. La lettre était belle, elle parlait de la mer qui lui manquait et du ciel bleu, chargé de lourds nuages. Cette lettre était adressée à la jeune soeur du soldat, elle transpirait d’amour fraternel, avec la volonté farouche de l’homme qui souhaite épargner sa famille. Il ne parlait que de retrouvailles qui selon lui ne devaient pas tarder.

Loïse fut émue et envoya une lettre à ce pauvre Abel en lui expliquant sa méprise.

Décembre 1914. La lettre d’Abel que Loïse reçut ce matin ne parlait que de la beauté de la neige et de cet étrange mélange de rouge sur blanc. Il parlait de Renoir, de Monet mais jamais des soldats ni de son quotidien. Loïse lui répondit en parlant de la musique qu’elle entendait le dimanche dans la petite salle de concert à côté de sa maison, de la musique que lui enseignait son professeur de violon. Elle ne lui avait pas écrit qu’elle voulait s’engager comme infirmière. Pudeur, honte, volonté d’épargner ce nouvel ami? Les raisons lui semblaient obscures, enfouies au plus profond d’elle-même. Mais ce silence lui dévoilait ce qu’elle ne voulait pas s’avouer : le lien qui était en train de se tisser entre les deux épistoliers commençait à ouvrir ses ailes. Elle n’osait aborder le sujet de son prochain engagement pour préserver un inconnu comme elle aurait préservé sa famille si elle en avait eu une ... ou son fiancé.

Juillet 1915. La lettre d’Abel avait été transférée aux bons soins de sa meilleure amie à son unité de la Croix-Rouge. Rouge comme les mains et la couleur des rêves de Loïse qui étaient continuellement maculées de sang.

Loïse était contente de le savoir toujours en vie. La lecture de la lettre constituait sa première distraction depuis des semaines et elle pensait retrouver un peu d’espoir en la lisant. Abel avait le don de rendre la vie plus gaie, plus belle et plus colorée. Il ne tarissait pas d’anecdotes loufoques, cocasses et maladroites sur sa vie de soldat, tout en rêvant à ses futures études. Philosophie, littérature, sciences : il voulait tout apprendre, tout connaître. Mais ce jour-là, Loïse sentit autre chose  Abel ne comprenait pas et ne comprendrait jamais ses semblables. La guerre l’avait enfin atteint, dans toute son horreur. Loïse sentit le désespoir de l’homme que la guerre a brisé. Il lui parla pour la première fois de Rick, son frère d’armes, mort la veille au combat. Il ne semblait pas comprendre la folie meurtrière qui s’était emparée des hommes. «Ont-ils plusieurs vies pour gaspiller avec autant de légèreté celle des autres? Ont-ils donc tout vécu pour vouloir courir au-devant de la mort avec plus de légèreté que Pégase emportant Ulysse?»

Abel parla longuement des dizaines d’hommes qui chaque jour manquaient à l’appel. De ces lettres brèves qu’il faut envoyer à la hâte, avec un diplôme et une médaille. «Mort pour la France», quelle élégance !

Abel, patriote par erreur, ne comprenait pas le réconfort pour une mère de voir son enfant mourir pour la France. Ni même l’intérêt de donner sa vie pour elle. Le désespoir suintait dans toute la lettre. Le vaillant soldat avait enfin pris conscience que la mort était là, en embuscade et s’il s’en sortait, ce serait par erreur. Il devait mourir là. Plus de projets d’avenir. Abel avait compris que l’enfer de la guerre serait le dernier souvenir qu’il aurait de la terre.

Loïse lui répondit simplement de continuer à faire son devoir, de défendre la France et donc de rester en vie.

Le ton des lettres se mit alors à changer. Comme si l’irruption de la mort avait rapproché ces deux êtres plus rapidement que n’importe quoi d’autre sur la terre. La confrontation à la mort, la maladie et à la perte de l’intégrité physique, Abel et Loïse l’expérimentaient en même temps. Mais tant que cette vérité n’avait pas envahi l’espace épistolaire, ils avaient pu l’oublier. Faire comme si la guerre n’avait pas lieu. Faire comme s’ils vivaient à un autre siècle. Désormais, leurs lettres avaient l’accent de la fraternité de sang. Et, comme un rayon de soleil au milieu de l’orage, l’amour émergea des décombres de leur coeur et de leur vie. Les mots se firent plus tendres, remplaçant les gestes impossibles.

Juin 1917. La guerre continuait de plus belle. La fureur des hommes semblait être sans limite. Loïse, quant à elle, avait depuis longtemps donné son coeur à son soldat humaniste. Abel appelait Loïse «sa pépite d’or», car il disait qu’elle était de l’or au milieu de la boue. Les deux jeunes gens s’étaient promis l’un à l’autre, avec pour seul serment la promesse de se répondre encore et toujours, sans faillir. Ils ne s’étaient jamais vus, mais ils s’imaginaient grâce au pouvoir de leurs mots. Deux âmes qui s’accordent n’ont pas besoin d’images pour se reconnaître, s’apprécier et s’aimer.

Or ce matin de juin 1917, Loïse reçut une lettre qui allait changer l’orientation de sa vie. L’armée l’informait que le caporal Abel avait été blessé au combat et qu’il avait été rapatrié à l’arrière, à Neuilly-sur-seine, pas loin de Paris.

Le temps se suspendit un moment. La vie redevint réelle. La guerre était entrée de plein pied dans leur monde épistolaire.

En un éclair, la décision fut prise. Loïse devait attendre encore un mois avant d’avoir une permission. Elle écrivit à Abel pour l’informer de sa visite et lui demander de ses nouvelles. La lettre de l’armée était trop simpliste. Elle ne disait rien sur l’état et la gravité des blessures du caporal.

Puis elle attendit. Une heure, un jour, une éternité. C’est ce qui lui sembla.

Deux semaines et quelques heures d’angoisse plus tard, la réponse fusa dans le silence, sous la forme d’une lettre belle et émouvante, celle d’un homme brisé, anéanti.

«Ma chère Loïse,

Cette lettre est la dernière que tu recevras de moi. La guerre a définitivement brisé l’homme qui était en moi, l’homme qui faisait des projets d’avenir et qui osait espérer que tu en fasses partie.

Hélas, qui voudrait de moi, pauvre carcasse abîmée et inutile. Mon corps est brisé, mais ce n’est rien encore. Mon visage est parti en fumée, il ne reste que des plaques hideuses. Je suis devenu un monstre et aucune femme ne pourra lever les yeux sur moi sans frémir. Sans trembler. Sans ciller. Je vais soigner mes blessures et me retirer dans un monastère, loin des hommes, des armes et de la vie, et attendre la mort. J’espère qu’elle ne tardera pas. Quelle ironie ! J’ai passé trois longues années à l’éviter, sachant qu’elle était là à mes côtés, fidèle compagne. Je vais maintenant tenter de la retrouver, en espérant qu’elle ne tardera pas trop. Je ne connaîtrai jamais ton visage mais je sais que ta beauté intérieure et ton âme illumineront encore longtemps mes nuits.

Je ne t’oublierai jamais, mon ange, ma pépite d’or

Abel»

Décrire l’émotion de Loïse serait impossible. Il n’existe pas de mots assez puissants pour décrire l’anéantissement d’une âme, la dérive d’une vie.

«Les grandes douleurs sont muettes», paraît-il, aussi mit-elle longtemps à prendre sa plume. La lettre ne demandait pas de réponse. Mais, au plus profond de son coeur, Loïse avait arrêté sa résolution.

Elle irait le voir, c’est à lui qu’elle prodiguerait les soins qu’elle avait appris. Comme si ces années au contact d’inconnus n’avaient été qu’une répétition pour la préparer au combat de sa vie. Elle écrivit sa réponse.

          «Cher Abel,

Cette lettre sera courte. Je viens. Le reste, nous nous le dirons face à face. Cependant, je respecte ta volonté de te dérober à ma vue. Couvrons-nous donc le visage d’un drap blanc que nous ne soulèverons que lorsque nous nous sentirons prêts à le faire. Sache cependant que dans mon coeur, tu es sublime et que mon visage me paraît trop insignifiant pour espérer ton amour. Nous avons donc tous les deux peur de nous dévoiler. Faisons-le ensemble, face à face. Et lorsque nous serons beaux dans le regard de l’autre, nous soulèverons le drap.

Loïse»

 

Quelques jours plus tard, un femme avec un drap blanc sur la tête se présenta à l’hôpital de Neuilly. Elle demanda, d’une voix étouffée par le drap, la chambre d’Abel. L’infirmière la conduisit auprès de lui.

Abel était dans son lit, un drap blanc sur la tête. Il se leva dès qu’il vit Loïse.

Les deux amants restèrent seuls, confrontés à la réalité de leurs corps, de leurs êtres, de leurs présences après des années d’attente, et restèrent muets. Ils avaient épuisé tous les mots, seul le silence restait. Derrière les draps, on devinait les souffles haletants, deux coeurs battants, deux âmes brisées.

Loïse fit le premier pas. Abel la prit dans ses bras et délicatement, déposa un baiser sur les lèvres drapées. Le silence qui suivit fut assourdissant, comme si les milliers de mots échangés entre eux se télescopaient à cet instant précis.

Et alors, lentement, avec des gestes tremblants d’une jeune mariée qui se découvre devant son mari pour sa première nuit d’amour, Abel fit glisser le drap qui recouvrait son visage, gardant les yeux baissés vers le sol, honteux, tremblant. Loïse en fit autant et d’un geste doux, releva la tête de son fiancé.

 

Et leurs mots prirent corps, leurs âmes vie et leurs coeurs feu...

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