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Aimilia s’engagea sur l’embarcadère, rabattant sur son visage le drap qu’un vent chaud tentait obstinément de lui ravir. Déjà les marins avaient replié les voiles, et tous les passagers pressaient le pas : l’orage menaçait.

Le temps était à l’image de son propre tourment. Ce voyage au centre du malheur avait eu raison de son enthousiasme de la veille. Bien sûr, cela ne mettait pas en doute sa décision, mais le spectacle de ces visages rongés par la maladie, marqués de surcroît par la tristesse et la résignation, était décidément insupportable. Son foulard lui avait heureusement épargné d’être à son tour la cible de tous les regards. Elle n’aurait d’ailleurs jamais été admise sur cette embarcation sanitaire s’ils avaient vu son visage, et elle aurait perdu toute chance de retrouver Loukas.

Aimilia était d’une beauté rare. La double expression de la misère et de la détermination donnaient à ses traits purs de dix-neuf ans la gravité d’une grande dame. Aucune lésion n’altérait son teint mat de jeune méridionale.

Levant la tête, elle aperçut le fort vénitien ; l’île était petite, elle n’aurait pas de mal à le trouver, si toutefois il était vraiment là. Aimilia chassa résolument le doute qui l’envahissait : c’était son seul espoir, il DEVAIT être là ! La pluie se mit à tomber, à grosses gouttes. Suivant ses compagnons d’infortune, elle courut se réfugier à l’abri d’une vieille bâtisse en pierre délabrée et attendit que l’orage passe.

 

Des images du passé ressurgirent ; au plus lointain de ses souvenirs, Loukas avait toujours été là. De quatre ans son aîné, il l’entourait d’une tendresse inouïe, lui faisant presque oublier l’horreur de la famine, de la vie parmi les rats et les immondices. La mère d’Aimilia était morte en couches, et son pauvre père n’avait à lui offrir que sa propre misère. Loukas était le grand frère protecteur et bienveillant qu’elle n’avait pas. Il aimait et lui faisait aimer la vie, résolument, envers et contre tous les malheurs que cette dernière leur infligeait.

Aimilia avait à peine quinze ans quand de petites taches brunes étaient apparues sur le visage et les mains de Loukas ; la lèpre s’emparait de lui, comme de milliers d’autres jeunes innocents dont l’extrême pauvreté était le seul péché. Sans qu’à aucun moment ni l’un ni l’autre n’évoquât cette horrible maladie, elle devait irrémédiablement changer leur destin ; Loukas devrait signaler sa présence à l’approche de ses congénères.

Aimilia avait lutté de tout ce qu’elle avait de force pour que leur existence ne changeât point. Elle lui avait fait promettre de ne pas agiter sa crécelle pour elle. Quand l’humeur de Loukas se faisait sombre, elle  n’avait de cesse de lui rendre le sourire, développant pour ce faire des trésors de tendresse et de gaieté. Loukas, qui vouait à sa jeune amie une reconnaissance sans limites, devenait cependant de plus en plus morose.

L’orage venait de s’arrêter ; déjà ses compagnons s’étaient remis en route vers le fort. Aimilia sortit de son abri et suivit la marche des lépreux, résolue à retrouver son ami le jour même, dût-elle scruter un à un les quatre mille visages ravagés des pauvres insulaires. Elle avait appris son départ pour Spinalonga par le maire du village et, retenue par son père, avait dû se résigner à guetter le moment où elle pourrait le rejoindre. Ce jour était venu, et l’approche de leurs retrouvailles décuplait son énergie et sa détermination.

Par chance, elle le trouva beaucoup plus vite qu’elle n’aurait osé l’espérer. Bien qu’elle ne le vît d’abord que de dos, elle reconnut sa posture singulière, assis sur un rocher, le pied droit replié sous la cuisse gauche, une main en appui sur la pierre, imprimant à son buste un léger mouvement de va-et-vient vers l’avant. Il pouvait garder cette position durant des heures quand de sombres pensées envahissaient son esprit.

Aimilia s’approcha doucement. La tête de l’homme était ceinte d’un drap de coton écru, tout comme le sien.

— Loukas ?

Il interrompit subitement son mouvement lancinant, puis le reprit sans s’être retourné.

—   Loukas, c’est moi, Aimilia !

L’homme s’arrêta de nouveau, longuement cette fois, sembla hésiter un moment puis Aimilia vit ses épaules s’affaisser ; d’un geste lent, il se redressa, dépliant sa jambe et sans se retourner s’éloigna d’un pas lourd. D’un bond, la jeune fille le rattrapa et se planta devant lui.

—   Loukas ! Pourquoi ? Tu n’as pas le droit de me chasser de ton monde !

Il resta un moment immobile et silencieux, la tête enveloppée dans son écharpe, image vivante de la souffrance aveugle, et répondit doucement :

—   Tu ne vois donc pas que c’est le monde qui me chasse ? Je ne peux pas vivre parmi des gens qui me fuient, lire dans leur regard horrifié la peur et la pitié. Ma place est ici, parmi mes semblables, sur l’île des lépreux.

Soudain pris de panique, il serra de ses mains décrépies les épaules d’Aimilia :

—            Mais toi… tu es… tu n’as… PAS TOI ?!

Aimilia posa doucement ses mains sur les siennes.

—   Non, Loukas, je ne l’ai pas. Je suis venu ici pour toi. Je veux vivre avec toi, ici ou ailleurs, peu m’importe.

Après un court silence, elle reprit, plus gravement :

—   Je respecte ton choix, Loukas. Respecte le mien.

—   Mais… le vieux Kiros… ?

—   Mon père est mort. La dengue l’a emporté le mois dernier. Je n’ai que toi, Loukas. Ne me rejette pas, je t’en supplie.

Ni l’un ni l’autre ne dirent plus un mot. Doucement, dans un élan partagé, ils s’enlacèrent. Rien autour d’eux n’existerait plus. Les amants de Spinalonga allaient devenir le symbole de cet amour aveugle qu’un artiste de grand talent fixerait pour la postérité.

*

Assise sur le rocher de Loukas, Aimilia laissait courir ses pensées. Puisqu’il était mort, à présent plus rien n’aurait d’importance. Ils avaient été heureux, à leur façon, avaient vécu un amour exclusif et intense dans cet exil volontaire qui les protégeait de la peur et de la vilénie des hommes.

Lentement, elle dégagea le drap de son visage jadis si gracieux. De grosses taches brunes envahissaient ses joues et son front, marqués de rides profondes comme des abîmes. Abandonnant l’étoffe sur la pierre, elle se leva et se mit à marcher d’un pas décidé. Demain, elle prendrait le bateau et, armée d’une crécelle, retournerait au village affronter ce monde qui avait banni son amant.

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