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Épuisée des deux jours que je venais de passer au chevet de mon père malade, je rentrais chez moi par le TGV Nice-Paris, persuadée que je profiterais de ces heures passées dans le train pour me reposer et arriver fraîche et dispose à Paris où m'attendaient Jules, mon mari et Nadine, ma fille. J'ai choisi de m'asseoir dans un wagon quasi-désert, j'avais besoin de tranquillité. La dernière rangée de fauteuils serait parfaite. La quiétude m'aiderait à récupérer un peu d'énergie. Mon corps était éreinté et mes pensées tristes. Mon père traversait son dernier parcours de vie et bientôt, il s'engagerait dans le long tunnel de la mort. Sa vie étant devenue ce qu'elle est, je souhaitais de plus en plus que ce moment arrive rapidement même si en même temps, j'étais triste à l'idée de perdre cet homme que j'aimais depuis ma naissance et qui occupait une place de choix dans mon existence. Sur ces pensées, je me suis assoupie…

 

Les voix entremêlées des voyageurs m'ont éveillée. J'ai constaté que nous étions dans la noirceur la plus totale et que le train était immobile. Je suis bêtement restée assise en me disant que nous allions repartir d'ici peu. Au bout d'une trentaine de minutes, l'impatience des gens est montée de quelques crans. Le mécontentement était palpable et se faisait entendre de plus en plus fort. Attentive à ce qui se disait, j'ai appris que nous étions entre Marseille et Aix-en-Provence, au beau milieu d'un tunnel. Certains évoquaient la panne d'électricité, d'autres la possibilité d'une attaque terroriste. Un discours assez débridé qui suscitait des réactions diverses.  Pour ma part, le calme me semblait la meilleure option. J'étais impuissante à faire quoi que ce soit, je me suis donc résolue à attendre patiemment que le train redémarre ou qu'on vienne nous chercher.

 

Le noir m'apaisait. Je revoyais mon père dans ce qui étaient ses dernières tentatives pour communiquer avec moi tandis que je lui répétais de ne pas faire d'efforts que je savais déjà qu'il m'aimait et que son amour m'accompagnerait chaque jour de ma vie. Je revivais les derniers moments passés auprès de lui. Je le serrais dans mes bras, lui faisais de doux baisers et le remerciais d'avoir été le bon père qu'il avait été. Je suis fille unique et ma mère est décédée alors que je n'avais que 8 ans. Mon père avait donc occupé une place primordiale à mes côtés. Malheureusement, la vie m'avait amenée à vivre loin de lui. Ce qui m'avait toujours désolée. J'étais perdue dans toutes ces réminiscences quand soudain, les autres passagers décidèrent de quitter notre voiture pour se rapprocher de celles plus en tête. Je ne bougeais toujours pas. Je les entendais se bousculer, s'encourager, s'engueuler, demander de l'aide. Je préférais rester à l'écart. Puis, ce fut le silence total. Leur vacarme s'amenuisait peu à peu et sans que je ne sache pourquoi j'étais confortable avec l'idée de me retrouver seule. On finirait bien par repartir ou par venir me chercher.

 

J'ai toussoté tout en cherchant dans mon sac une bouteille d'eau pour hydrater ma gorge asséchée. Quelle surprise j'ai eue d'entendre une voix d'homme dire : «Y'a quelqu'un ?  Je me croyais seul. » D'une petite voix intimidée, j'ai répondu : « Oui, oui, y'a quelqu'un, je suis là également ». Un long silence puis l'homme m'a demandé où j'étais assise. « À l'arrière complètement » lui dis-je.  Il m'a demandé s'il pouvait me rejoindre et ma foi, comment aurais-je pu lui dire « non » ? Je lui ai répondu que cela ne me dérangeait pas. Je l'entendis s'approcher à pas feutrés, devinai qu'il tâtait les sièges et soudain il était assis en face de moi. Je sursautai légèrement et de nervosité je ricanai sottement sans doute pour masquer ma gêne. Je lui mentionnai que je préférais rester ici à attendre les secours ou le départ du train. Il riait en me confiant qu'il avait décidé de faire de même.

 

Sans même nous voir, nous avons entrepris une conversation qui s'avéra, j'en conviens, très agréable. Nous nous sommes amusés de la situation qui perdurait depuis plus de deux heures. Peu à peu, la conversation bifurqua. Il déclara qu'il appréciait l'odeur de mon parfum et que le noir amplifiait ses sens. Sa voix était chaude, grave et un peu rauque. J'étais sous le charme. Nos répliques devinrent plus personnelles, intimes même. Sans que je ne sache comment, nos genoux s'effleurèrent, j'entendis nos respirations s'accélérer et j'eus l'impression que mon cœur voulait sortir de ma poitrine. Je me retrouvai captive d'une puissante pulsion qui m'enlevait toute envie de freiner cet élan de désir qui grossissait de seconde en seconde. Nos mains se rejoignirent, s'apprivoisèrent, se découvrirent, se caressèrent et se serrèrent les unes dans les autres. Puis, les siennes délaissèrent les miennes pour venir caresser mon visage. Ma main droite se posa sur sa main gauche. Mes lèvres humèrent et embrassèrent cette main remplie de tendresse. Nos corps se sont penchés l'un vers l'autre.  J'avançai la tête vers lui, nos lèvres se frôlèrent, se chatouillèrent, aiguisèrent nos sens déjà enflammés. Nous avons succombé à l'ivresse de ce premier baiser. Je me retrouvai dans ses bras et j'entrepris alors le plus beau, le plus merveilleux voyage jamais effectué. Je n'étais plus la fille, la mère ou l'épouse de. Je n'étais qu'une femme sous l'emprise d'un désir grandiose. L'intensité du moment anéantit toutes mes réserves, tous mes principes, tout ce que j'avais toujours été. Cet homme était tout entier avec moi dans ce tsunami de sensations indescriptibles et frénétiques. Je me laissai étourdir dans cette danse libertine qui m'entraîna au summum de mon plaisir, de notre plaisir. Il me serra tendrement sur son corps et nous restâmes ainsi prostrés un temps infini, un temps sans frontières. À cet instant précis, j'ai souhaité que mon cœur cesse de battre pour basculer dans l'éternité, gavée de plénitude. Jusqu'à ce jour, j'ignorais qu'un tel appétit charnel pouvait nicher au cœur de mon corps qui n'avait jamais souhaité plus que ce qu'il recevait. Je partirai et emporterai avec moi le souvenir de cette étreinte dont je porterai l'empreinte jusqu'à mon dernier souffle. Le hasard avait placé sur mon chemin cet inconnu, dont je n'ai vu ni le visage ni le corps, pour libérer, par l'interdit, une facette de ma personne qui m'était étrangère, que je n'avais même jamais soupçonnée.

 

Au loin, nous avons entendu des murmures, les secours arrivaient. À la hâte, à tâtons, nous avons retrouvé nos vêtements respectifs et sommes redevenus Monsieur Incognito et Madame Inconnue, deux étrangers.

 

J'avais une dernière chose à lui dire. J'ai murmuré à son oreille : «  Partez avant que nos regards ne se rencontrent sous la lumière crue du jour qui nous frappera de plein fouet dans quelques minutes. S'il vous plaît, partez! »

 

Je porterai en moi ces moments magiques et cet heureux hasard m'aura réconciliée avec la vie.

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