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Elle savait pertinemment qu'elle n'avait pas le droit d'interférer dans leur vie terrestre. Mais lorsqu'elle le vît, son coeur en fut profondément troublé, en saigna à nouveau.

Était-ce possible que Phaon soit toujours vivant ? Phaon au corps si parfait, élancé, musclé, aérien, solide et souple. Phaon au coeur si généreux, palpitant et ouvert. Là, la belle et redoutable Sappho ne pût résister ; après les avoir longuement observés elle avait abouti à une certitude. Yelena et Phaon (que cette trop parfaite humaine appelait tendrement Xénius) ne pouvaient poursuivre ainsi ; étaler leur amour aussi insolemment à ses yeux la faisait trop intensément et profondément souffrir. Sappho connaissait les règles célestes ; intervenir dans la vie de mortels la condamnerait aux yeux de ses pairs. En outre, pour l'avoir vécu, elle savait également que rien ne pourrait entraver leur attirance égoïste et insolente. Sappho décida donc de se rapprocher de Yelena, de s'en faire une amie, de devenir sa confidente. A partir de là, ce fut un jeu d'enfant.

Ils tendirent leurs mains l'un vers l'autre, pour se soutenir ; et soudain figèrent l'élan naturel d'amour qui les soudait. La terrible vérité leur avait été assénée brutalement, doctoralement, sans ménagement. Il y a de cela sept mois, lorsque les premières rougeurs apparurent fugacement, sur le visage de Yelena, après leurs tendres  échanges, ils n'y prêtèrent guère attention. Leur passion était telle qu'ils étaient prêts à jurer que rien, jamais, ne saurait les empêcher de s'embrasser, se toucher, se sentir, se respirer, se caresser. Doucement, progressivement, sa peau se congestionna de plus en plus douloureusement à l'issue, puis au cours de leurs doux commerces. Syndrome « SAPHO » avait balancé le spécialiste, entre deux portes, comme s'il annonçait une grippe récalcitrante. Leur dictionnaire médical expliqua comment, dans ce cas, les anticorps confondent  les « intrus » et les cellules du corps. Les amants ne furent en rien consolés de savoir que son organisme réagissait, selon les chercheurs, « de façon inappropriée ». Quel paradoxe : un tel amour serait-il empêché par une réaction auto-immune du nom de cette poétesse, née dans l'île de Lesbos, à moins 650 avant JC ?

Un jeu d'enfant d'instiller goutte à goutte la peur de vieillir dans l'esprit de Yelena, avec quelques rides en perspectives, quelques relâchements de peau, quelques ternissement de teint. Un jeu d'enfant de lui procurer un onguent précieux (concocté il y a plusieurs millénaires) devant en faire la plus belle des femmes sitôt qu'elle s'en oint ; de lui faire croire que, plus elle en nourrirait son visage, son corps, plus l'effet serait pérenne. Quel plaisir de débusquer ses premières inquiétudes lors du déclenchement de ce psoriasis pustuleux ; quel bonheur d'entendre ses douloureuses appréhensions quant à la façon dont « Phaon » allait prendre la dégradation inéluctable de son doux visage ; que d'espoirs nouveaux en l'entendant craindre que l'élu de son coeur finisse par lui refuser ses caresses.

Lorsque les premières attaques sur la peau de Yelena se produisirent, ils ne se doutaient pas que ce syndrome touchant une personne sur 10.000 allait gagner Xénius, victime d'une prédisposition génétique. Ils crurent en mourir, envisagèrent de quitter ce monde ensemble, pleurèrent beaucoup. Puis décidèrent que leur amour serait plus fort que tout. Ne suffisait-il pas de se couvrir mutuellement d'un voile pour profiter pleinement des caresses de l'être aimé ?

Sappho se remémora cet homme, beau à couper le souffle ; son Phaon qui transporta un jour Aphrodite de Lesbos en Asie mineure sans la reconnaître, gentiment, par simple humanité ; la divinité qui tomba éperdument amoureuse de son promis ; lui, sublime, qui refusa cet élan au nom de leur amour ; Aphrodite, la perfide, qui cacha Phaon de trop longs mois ; elle qui, par désespoir ne voyait pas d'autre issue et se convainquît elle-même « dirige-toi promptement vers le sommet de Leucade, et ne crains pas de te précipiter de ce rocher. ». Les remords d'Aphrodite la rendirent une vie éternelle, mais seulement à la mort de son tendre amour. Elle venait d'en faire un enfer de toute éternité, condamnée par ses pairs à vivre.

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