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Jour 1 :

 

Sans se préoccuper de notre point de vue ni de ce que nous subissons depuis déjà trop d’années, les hommes jonglent avec notre destin. Je m’interroge. Où donc finirai-je mes jours ? Je me dois d’être vigilant.

 

Jour 2 :

 

Les derniers hommes arrivés parlent de m’expatrier sur un autre continent. Si j’ai bien compris leurs propos, je deviendrais une attraction dans un parc zoologique. Moi qui suis si heureux, ici, dans ma forêt tropicale située dans le Parc National des Volcans, au Rwanda, au cœur de mon Afrique aimée où je ne manque ni d’espace ni de nourriture et qui est notre dernier sanctuaire à nous, gorilles des montagnes. Bien que je sois le plus grand des primates avec mes deux mètres de hauteur et mes deux cents kilos, me voilà bien petit face aux décisions de l’homme. Il me reste encore une bonne dizaine d’années de vie et mon plus grand désir serait de les vivre ici, parmi les miens, entouré de mes compagnes et de nos petits. On me dit en voie de disparition malgré le fait que tous les mâles de mon espèce se reproduisent à bonne fréquence. Il faut dire que nous sommes soumis à des forces plus grandes que nous : les guerres, l’exploitation des mines, la fièvre Ebola, la déforestation et le braconnage qui font des ravages au sein de notre population. Les scientifiques ont déclaré que nous sommes l’espèce la plus menacée au monde. J’ai été témoin depuis ma naissance de ces grands dangers qui nous menacent et les anciens nous ont également transmis notre histoire de génération en génération. Et c’est avec une grande tristesse que je constate  tous les jours les dégâts de nos prédateurs quels qu’ils soient.

 

Jour 3 :

 

Je suis si heureux, ici, dans la région qui m’a vu naître et grandir. Je ne manque de rien et malgré tout, on projette de me déraciner, de m’enlever ma liberté, de me séparer des miens. Avec un peu de chance, peut-être qu’un de mes frères fera également partie du voyage, ce qui représenterait une bien piètre consolation en comparaison de la souffrance qui m’envahit à l’idée d’abandonner mon royaume, cet univers fabuleux qu’on m’obligera à laisser derrière moi.

 

De mon regard intense, je ne cesse d’admirer le magnifique paysage qui m’entoure, j’emmagasine dans ma mémoire tout ce que mes yeux captent instant après instant. Je déguste avec gourmandise toutes ces plantes que j’adore et dont je serai privé. Mais de loin, le plus difficile pour moi c’est de regarder ma grande famille comme si c’était la dernière fois. Je sais que le jour approche où je devrai dire adieu à mon paradis africain.

 

Jour 4 :

 

Hier, un camion a été posté à proximité de notre groupe et les hommes ont beaucoup discuté. Avec leurs lunettes d’approche, ils nous ont examinés tour à tour et m’ont pointé du doigt. À l’aide d’une flèche, ils m’ont marqué sur le flanc gauche où j’arbore maintenant une étoile asymétrique, de couleur rouge, une blessure inoffensive mais troublante. Je sais que je n’y échapperai pas. L’angoisse m’étreint, je me demande ce qu’il adviendra des plus jeunes. Qui leur enseignera notre histoire et nos coutumes ? Qui les éduquera pour qu’ils puissent assurer leur protection ? Qui les protégera des nombreux dangers qui font partie de notre vie de tous les jours? L’homme ignore-t-il que nous sommes semblables, que nos codes génétiques sont similaires et qu’il ne nous manque que la parole pour être un des leurs?

 

Il y a de cela quelques années, l’Organisation des Nations Unies (ONU) a décrété que 2009 serait l’Année du Gorille dans le seul but de nous préserver. Malgré leur bonne volonté, le mal persiste et notre population diminue un peu plus chaque année.

 

Jour 5 :

 

Je ne comprends pas pourquoi on veut me forcer à finir mon existence derrière des barreaux où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants viendront m’observer pendant que je m’ennuierai dans un enclos aménagé en une pâle copie de ma forêt tropicale, moi qui suis un grand timide.  Sans l’ombre d’un doute je préfèrerai m’étendre sur le sol en me désolant de ne plus y sentir l’odeur de la terre qui m’a vu naître.  Je compte dormir plusieurs heures par jour pour anesthésier le mal du pays qui habitera chacune de mes cellules.

 

À la nuit venue, sous les étoiles qui me guideront au coeur de ma forêt, je rêverai des miens. J’ai entendu un des hommes affirmer que la captivité aura pour effet de prolonger mon espérance de vie. Je préfèrerais une vie écourtée. Je n’ai nulle envie de ce long voyage vers un ailleurs qui ne m’attire aucunement. Une fois arrivé à destination, je prédis que mon plus grand souhait sera de rejoindre le plus rapidement possible mes ancêtres au pays de l’Éternité.

 

Jour 6 :

 

Ce matin, dès mon réveil, j’ai perçu la fébrilité des hommes qui s’affairaient autour de leur camion. À l’instant même où j’écris ces lignes, un bref regard en direction des étrangers me laisse voir l’un d’entre eux charger sa carabine d’un projectile rempli d’un produit anesthésiant. Il se positionne en ma direction et malgré la distance qui nous sépare je devine lorsqu’il épaule son arme, que mon heure est venue. Paralysé par la peur et le désespoir, j’ai un dernier regard vers ma compagne qui porte en elle le fruit de nos amours, mon petit, qui, je l’espère, connaîtra un dénouement positif à cette lutte à l’extinction des miens. Pour moi, il est déjà trop tard.

 

Le rideau est tombé, le spectacle est terminé et l’acteur que je suis se meurt de désolation.

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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