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Cela faisait des mois que je n'avais pas vu la lumière du jour. J'avais été remisé en haut d'un placard avec des confrères ou des consoeurs, certains bien pliés, d'autres roulés en boule. Quelle ne fut pas ma surprise de me voir extrait de cet exil. Mes compagnons d'infortune et moi, nous nous sommes tous retrouvés sur un lit à attendre qu'un œil scrutateur nous inspecte sous toutes nos coutures. Cet œil, je le connais bien : c'est celui de ma petite propriétaire.

 

J'étais arrivé avec perte et fracas dans sa vie un samedi après-midi. J'attendais sagement sur mon portant, les œillets, ceux qui sertissent mes quatre poches, aux aguets. Je n'avais qu'une hâte : entrer enfin en service. J'étais un peu pessimiste car la période de soldes était finie depuis deux semaines.

 J'ai été extrait de mes sombres pensées par des mains douces qui caressaient mon tissu puis m'empoignèrent par le cintre. Elle regarda ma coupe, me sortit devant le pas de porte de la boutique pour apprécier ma teinte à la lumière du jour, j'avais de la chance, j'étais légèrement plus gris que mes congénères. Elle vérifia mon étiquette intérieure avant de s'engouffrer avec moi dans la cabine d'essayage. C'étaient les premières jambes que je galbais, je virais au violet d'émotion. Elle se contorsionna  devant la glace essayant de voir la silhouette que je lui dessinais. Elle resta un long moment de trois quart-dos, le regard fixé sur le reflet de ses fesses.

-         Oh, maman, on l'achète, s'il te plait !

-         T'as bien regardé le prix : cent euros c'est trop cher.

-         Mais maman c'est un Levi's, un vrai. C'est donné au contraire….

Je vous passe les détails de la suite de la négociation tant la scène, en ce lieu de tentation pour adolescentes est courante.

La mère avait cédé à mon grand soulagement mais pas au sien visiblement. Elle s'en voulait et gardait une mine renfrognée qui s'était encore accentuée quand sa fille, de retour chez elle, avait cherché le cutter.

-         tu ne vas tout de même pas le taillader, pas comme les autres !

-         ben si…pourquoi ?

-         Pourquoi ? tu me le demandes ? un jean à ce prix ! elle était furieuse.

Je ne pouvais m'empêcher de donner raison à la mère, j'envisageais mal de débuter ma carrière déchiré. Heureusement, elle fut suffisamment persuasive pour retenir la main de sa fille laquelle avait vu sur Internet que les trous étaient tendance.

Elle se vengea sur un autre jean, un bas de gamme qui arborait le logo d'un magasin de la grande distribution. La mère n'a pas moufté. Peut-être désirait-elle calmer le jeu ?

 

J'ai eu de la chance, je suis tombée sur une propriétaire assez soigneuse de ses affaires ce dont je doutais au regard de l'épisode que je viens de vous conter.

Dans son placard, il lui arrivait de me jeter en boule et j'atterrissais au milieu d'autres vêtements aussi froissés que moi, mais quand elle ne trouvait plus rien à se mettre parce que ce qu'elle voulait n'était pas à sa place, elle faisait du rangement. J'intégrais alors une pile de pantalons lissés et correctement pliés.

 

 Au début, elle me portait souvent et j'eus le droit à une carrière enviable. Mes premiers pas en sa compagnie se déroulèrent lors d'une soirée. J'étais assortie avec un dos nu noir à paillettes. J'eus quelques frayeurs quand ses jambes croisèrent celles de copines qui avaient élimé leurs jeans jusqu'à la trame avec une pierre ponce. Je me remémorai la scène du cutter. Un peu plus tard, ses cuisses évitèrent de justesse le bout incandescent de ce que je crus être une cigarette, puis je fus éclaboussé par un buveur d'une boisson alcoolo-énergisante et je finis ma soirée dans un frotti-frotta torride avec un autre jean aux formes viriles.

Hélas vint le temps où je n'étais plus assez neuf pour me pavaner aux invitations. J'assistais avec elle aux cours du lycée érodant mon fond de culotte sur les chaises des salles de classe. J'ai été le témoin de spectacles choquants aux récréations. Les jeunes ados sans foi ni loi s'asseyaient à même le bitume de la cour, j'entendais la fibre de leur pantalon gémir de ce mauvais traitement. Elle, au début, interposait toujours quelque chose entre moi et le sol. Un jour elle abandonna cette saine pratique. C'était mauvais signe.

Je repris confiance quand elle me sélectionna dans les affaires à emporter dans sa valise pour les vacances.  Aïe ! Je n'aurais pas du, elle me mena une vie des plus rudes. Stage de voile en Bretagne. J'ai tout subi, les embruns, le crachin, les dessalages, le fond en permanence mouillé par les paquets de mer qui submergeaient l'embarcation, les bas marinant à l'intérieur de bottes en caoutchouc et suprême supplice, l'envahissement du moindre de mes recoins par le sable de la plage quand elle m'abandonnait, pressée d'aller se baigner, en boule à même la grève.

 

 Je pensais naïvement avoir connu le pire. J'allais vite comprendre mon erreur.

Je fus employé avec elle dans la ferme de ses grands parents, toujours en Bretagne. Des centaines de porcs à s'occuper, des tonnes d'excréments à évacuer. En permanence je sentais la soue, la merde. Les cent euro du départ étaient maintenant bien dérisoires. Personne, en me voyant maculé ainsi n'aurait parié un copeck sur mon avenir. Même pas moi.

Encore une fois, je me trompais…   

 

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