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Quand la lumière s’éteint, elle sait que cela vient, que cela va venir, elle ne peut y échapper. Des craquements se font soudain entendre, qu’elle n’entendait pas. Elle rallume, tout se met à bruire, ses oreilles se ferment comme des fleurs à l’envers. Elle éteint et ça recommence, un immense silence d’abord et puis cela ressort de tous les côtés, des murs, du sol, de la fenêtre pourtant fermée. Des sons minuscules comme des fourmis emplissent l’espace, s’en vont, reviennent au rythme du cœur dont la voix se fait enfin perceptible, boum… boum… boum…

 

De partout, le bruit résonne, comme le vent, elle ne peut y échapper. Des grains de sable la frappe aux tympans, grésillement d’ondes des radios anciennes. Elle entend nettement une voix qui chuchote à côté, elle dit : « Rendors-toi, ce n’est rien, juste un besoin, je vais revenir. » Elle entend les ressorts qui grincent, elle entend le bois qui plie, se déplie, elle entend le parquet qui souffre, elle entend, poum… poum… poum…

Le bruit est toujours là, partout, elle le sent jusqu’au plus profond d’elle-même. Il la rassure, il la berce dans l’assurance que tout va bien, tout est là, elle, son corps, sa chambre, tout est là, présent, visible, au point qu’elle le touche juste par la pensée, tout est là, sauf…

 

Le silence complet, la respiration s’éteint, la poitrine haute se retient, puis s’affaisse doucement, doucement, sans faire de bruit. Partout, le bruit revient sauf autour de la porte. Elle le sait, il est là, juste derrière à attendre le bon moment. Elle voit tout, le bruit la guide partout autour, ses pensées ricochent d’un mur à l’autre, de la fenêtre à la grande armoire, de la table de chevet au petit bureau, de l’étagère alourdie de livres… stop ! Une lueur l’attrape soudain, ses livres, elle aime tant ses livres. C’est un trou de verdure où coule un ruisseau, elle chante malgré elle un bout de Rimbaud. C’est bon, ça soulage, son cœur recommence à battre normalement, la poitrine monte et descend, le carcan est levé, elle se sent bien. Elle repart, cogne contre une chouette blanche en plâtre, une petite sculpture, cadeau d’une amie oubliée. Elle sourit malgré elle, de joie et de tristesse, c’est bon, elle se sent bien. Alors elle reprend son vol de mouche aveugle, cela vrombit de partout, l’espace est intact, elle cogne et cogne encore contre toutes les parois du cube et recueille à chaque fois un bout de souvenir, un morceau du quotidien, une étincelle de lumière. Partout elle cogne et puis revient à elle comme une abeille et le miel est bon, alors ça va, tout va bien. Et puis ça grince. Elle voit presque la poignée ronde de cuivre qui se tourne. Le silence est partout autour. Partout autour le bruit couve ce silence. Et puis ça grince à nouveau, la porte s’ouvre doucement et tous les bruits s’en vont, s’échappent par cette minuscule ouverture qui s’ouvre, qui s’ouvre, qui s’ouvre…

 

Silence.

 

Le bruit revient, c’est la respiration du corps, malgré lui, malgré elle. Elle a mal mais ne ressent rien, juste ce bruit familier qui revient, qui lui fait tant de bien. Sa main s’égare fébrilement sur la table de chevet, elle cherche l’interrupteur, le trouve, presse, presse et puis se retient. L’obscurité l’angoisse, elle voudrait voir, mais elle se retient. Les bruits sont revenus, alors tout va bien. Sa pensée cogne contre eux comme un homme perdu dans une foule. Elle frôle des craquements, elle caresse des bruits mats de plâtre blanc, elle essuie un chuintement de poussière, elle gratte un claquement de bulle d’air. Sa poitrine est affaissée mais elle se relève, elle est lourde et brûlante, mais elle se relève et la respiration repart. La porte est fermée et silencieuse à nouveau, elle est opaque à ses pensées. De derrière ne lui vient, de loin, de très loin, qu’un murmure de pas sur le parquet, poum… poum… poum…

Elle se retourne, ses jambes collent, elle se retourne encore, le sommier se détend, se retend, ça grince partout dans la chambre, elle pince ses lèvres comme si ça venait de sa bouche. Elle se retient un instant de respirer et elle entend le sommier qui grince et un chuchotement de voix qui dit : « Tu en as mis du temps. » et une autre : « C’est l’âge, que veux-tu ? » et de nouveau le silence et le bruit qui se répand comme une douce chaleur. Elle tremble un peu, s’en recouvre, et s’endort.

 

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