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Il farfouille dans sa mémoire pleine de souvenirs de toutes sortes, sans arriver à faire émerger ceux qui se rattachent à une courte mais intense période de sa vie, à la fin de sa quarantaine. Cette histoire a existé, il en a la certitude mais les détails restent tapis au fond de lui. Le temps presse, ses jours sont comptés. Il n'est pas résident d'une maison spécialisée en soins palliatifs pour y rester très longtemps ! Fichue maladie du siècle, ce cancer aura raison de son corps dans très peu de temps. Un ancien collègue lui a radoté à l'oreille lors de sa dernière visite : « Tu pars en paix j'espère. Pas de squelette dans le placard pour t'empêcher de le faire sereinement? » Une image floue s'était imposée à lui, sans plus. Lui, qui a toujours été un homme de tempérament qui ne s'en est jamais laissé imposer par quiconque, qui a toujours tout contrôlé,  voilà que ses propres souvenirs se refusent à sa volonté. S'il en avait encore la force, il ferait une colère comme lui seul en était capable dans le seul but d'effrayer son entourage qui marchait au doigt et à l'œil après ses explosions légendaires. Il n'est plus cet homme. Il n'est qu'un vieillard esseulé, en fin de vie. Veuf, sans enfant, à part quelques neveux et nièces qui ne le visitent même plus, il ne lui reste que quelques amis ou anciens collègues qui sont venus le voir, une dernière fois. Une vie secrète, parallèle à sa vie familiale et publique, l'a forcé à garder secret certains événements de son existence. Il aimait bien la bouteille, ce qui était connu de tous, ses frasques ayant fait plus d'une fois les manchettes, désavantages d'une vie politique scrutée par les médias et les concurrents. Il se rappelait avoir eu quelques aventures de courte durée mais quelque chose d'important lui échappait, il le sentait. Pourquoi donc pensait-il à çà maintenant? Son sens de l'humour altéré mais encore présent sous-entendait qu'il aurait dû, par le passé, rédiger un aide-mémoire intitulé « Journal d'un corps inassouvissable ». Il souriait à cette pensée. Sa curiosité revendiquait des détails et il apprécierait aujourd'hui pouvoir y lire sa vie cachée et les fantaisies amoureuses qu'il avait vécues. Le récit aurait décrit en détails les merveilles qu'il avait savourées et appréciées lui venant de son engouement pour la gent féminine. Même au déclin de sa vie, il savait flairer, sans se tromper, celles qui auraient pu être potentiellement ses victimes. « Victime », le mot résonne à son oreille, le fait sursauter et le gêne. « Me voilà sur une piste » constate-t-il. Il aurait donc fait des victimes. Peu à peu, des visages s'imposent, des bribes de disputes se font entendre mais il devinait que ce n'était pas ce qu'il cherchait. Fatigué de fouiller avec insistance dans sa mémoire endormie, il se laisse sombrer dans une sieste qui espère lui sera bénéfique et c'est à son réveil que  l'éclaircie apparait. Tout doucement, il voit son visage apparaître et son émoi est si grand qu'il comprend que sa mémoire lui rend enfin le visage de cette jeune femme. Si belle, si jeune, si envoûtante. Elle avait l'âge d'être sa fille et il avait osé lui donné l'illusion d'un amour possible. Sa jeunesse, sa verve, son tempérament passionné lui revinrent d'un coup et les sauvages jeux de l'amour auxquels ils s'étaient amusés ensemble, le firent tressaillir. Il avait dû balayer d'un revers de main toutes les croyances transmises par sa mère qui lui avait farci le crâne de phrases telles que : « toutes les femmes s'appellent Marie » et devaient inspirer un respect inconditionnel. La pauvre femme a dû se retourner plus d'une fois dans sa tombe suite à ses agissements. Tout redevenait limpide à présent, il avait abusé de cette jeune femme et de sa naïveté. Il s'était « offert » l'assurance qu'il pouvait encore plaire avant d'amorcer sa cinquantaine. Il l'avait bien vite abandonnée pour suivre les émanations éthyliques de sa bouteille qui l'empêchait de réfléchir à ses méfaits. Au crépuscule de son existence, le remords s'installe, telle une obsession. Cet après-midi, il se surprend à murmurer : « Amy, Amy, ma fille » pardonne-moi ! Il faut du culot pour s'adresser à elle comme si elle était sa progéniture ! En recherche d'un père aimant, il n'avait pas compris à l'époque toute la souffrance qu'elle avait dû ressentir. Jeune femme en mal d'amour, il avait usé de ses charmes pour l'embobiner et la laisser tomber prestement. Elle était beaucoup trop jeune et inexpérimentée pour saisir qu'aimer n'était pas à sa portée. Quel idiot il avait été.

Ce soir, impuissant à racheter ses erreurs, il décide de partir et de s'enfoncer dans la nuit.

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