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Robert, comme à son habitude, s'est infiltré discrètement dans le parking chauffé de la gare. Dehors, il fait moins dix degrés. Le vent souffle à tout rompre, soulevant des volutes de neige fraîchement tombée. C'est un ciel découvert qui s'offre à la voûte constellée, ce qui amplifie l'effet du froid. Les vitrines luminescentes clignotent de toute part et s'octroient ainsi un air de festivité mécanique saluée par les rues désertées. Rien ou si peu de mouvements pour cette veillée païenne où la foule semble s'être calfeutrée au chaud, dans l'attente de cette improbable légende urbaine. Robert s'installe comme toujours, le dos à la bouche de la soufflerie. Il s'est habitué à son bruit lancinant, mais c'est la meilleure place, la plus chaude. Il porte à ses lèvres le goulot de sa première compagne du soir dont le doux arôme aviné le réchauffe intérieurement. Il n'attend plus de miracle depuis longtemps. Les jours, les mois, les années ne sont plus une notion qui le maîtrise. Le temps pour lui n'est qu'un écoulement sans fin où seuls les changements saisonniers lui rappellent que les années dures s'entremêlent sans autres balises que le jour et la nuit. Les enluminures et décorations festives ne peuvent le tromper sur l'évènement à venir. C'est la sainte nuit où les échos des rires et du bonheur ne sont plus qu'une rémanence mémorielle très lointaine. Sans s'en rendre compte, perdu dans ses réflexions, il a fini d'ingurgiter sa première bouteille dont le tan s'accroche à son palais pâteux. De vagues bruits résiduels du peu de circulation extérieure effleurent à peine ses tympans, le bourdonnement du chauffage et l'alcool brouillant sa perception auditive. Il allume fébrilement un mégot dont il ne sent guère le parfum tant l'odeur des effluves d'essence persistent ce soir, témoins de l'incessant va et vient de cette journée. Il débouche une nouvelle bouteille qui accompagnera le reste de sandwich au thon qu'une passante lui a si gentiment offert dans l'après-midi.  Les heures se perdent une à une dans sa léthargie pensive et brouillée. Sa quatrième bouteille est largement entamée, car il a rituellement sur lui plus de liquidité que de matière nutritive, quand il lui paraît entendre des pas et des cris venant d'un étage inférieur. Lui ne s'installe qu'au premier niveau car la nuit les ascenseurs ne fonctionnent pas, et faire tout se chemin gravitationnel en cas de problème n'est plus à la portée de ses capacités déambulatoires nocturnes. Les bruits et les cris se répercutent par la résonance structurelle et viennent de nouveau lui chatouiller l'esprit. Il se redresse péniblement, sa bouteille dans une main, l'autre en appui contre le mur, et tend l'oreille. Il perçoit bien une résurgence d'activité et décide d'y jeter un œil. Il avance avec précaution, d'un pas mal assuré vers la rampe d'accès du niveau inférieur. Bon dieu comme ces quelques mètres lui paraissent infini et la pente vertigineuse qui se présente à lui n'est pas très engageante. Une petite lampée pour se donner du courage et entamer la descente. Les cris s'amplifient, lui glacent le sang. Il prend soin de rester le long du mur, ne sachant à quoi s'attendre et s'en servant pour s'équilibrer. Quelques pas encore et il y est. Ce peu d'effort lui embrouille la vue. Il s'arrête quelques instant pour se reprendre. Là, quelques voitures sont restées pour passer les fêtes au chaud et ne pas subir les affronts de cette nuit d'hiver. Il s'avance prudemment, les cris redoublent, il stoppe. Cela vient de l'autre étage. Il avale une nouvelle gorgée et inspire à fond. Il va falloir traverser et de nouveau descendre. Il irait plus vite en enfer que de parcourir cette surface de son pas titubant. La curiosité l'emporte. Il s'élance donc, le regard flou et la tête bourdonnante. Les cris reprennent de façon plus distincte. Il n'arrive pas encore à définir s'il y a réellement plusieurs personnes, mais à la réflexion il lui semble entendre des voix différentes. Ce parcours dure une éternité. Il entame la nouvelle pente. Un point d'angoisse lui bloque sa respiration suintante. Il dépose au sommet de la rampe sa bouteille vide et progresse d'un pas peu aérien. La déclinaison du terrain semble chavirer à chacun d'eux, chaque enjambée résonne dans son crâne, mêlée à l'amplification des cris. Il arrive en bas, haletant autant d'angoisse que de fatigue. Il perçoit des formes en mouvement au loin, mais sa vue embrouillée ne lui permet d'en distinguer les détails. Tous ont l'air accroupis, sauf l'un d'entre eux allongé à terre. Personne ne l'a apparemment aperçu. Il avance discrètement, caché par un gros véhicule. Il reste un moment à l'abri derrière. Il lui reste peu de force. Il prend appui sur la carrosserie pour se redresser et voir de quoi il retourne. Il a du mal à saisir la situation dans laquelle le groupe se trouve. Il ne voit toujours pas distinctement, ses sens son complètement perturbés. Il finit par distinguer trois hommes qui assistent une femme en plein accouchement, coincés entre une grosse berline noire et un scooter. Il croit rêver, halluciner, mais ce sont bien les cris d'un nouveau-né qui retentissent soudainement. Il n'arrive vraiment pas à y croire.  L'improbabilité de l'évènement lui fait perdre ses principes sécuritaires et il s'avance vers la scène. Chaque pas lui coûte, ses jambes sont raides et ses pieds couverts d'une chape de plomb. Il tend une main comme s'il pouvait s'agripper au vide. Les intrus ne paraissent pas se soucier de lui. Seul l'enfant lui tend les bras. Il sourit. Ses yeux s'humidifient au contact de l'extrémité des petits doigts. Son pouls s'accélère, tout paraît si irréel, à lui en couper le souffle. C'est sur cette pensée qu'il s'envole.

 

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