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À la mi-décembre, malgré le fait qu’un doute l’assaille sur la véracité de son existence, Victor adresse une missive au Père Noël sur un joli papier à lettres trouvé dans le tiroir secret de sa mère. D’une écriture appliquée, il écrit au célèbre personnage, pour la première fois, avec beaucoup de sérieux. D’emblée, il lui confie ses soupçons sur son authenticité et lui signale qu’à l’école la rumeur va bon train en ce sens. Il pourrait demander à sa mère de lui confirmer ou d’infirmer l’information mais il préfère, encore cette année du moins, y croire encore un peu.  Il le prie de ne pas lui apporter de cadeaux cette année. Il en reçoit déjà beaucoup trop, trop souvent, depuis que son père et sa mère ne vivent plus sous le même toit. Ils se font concurrence pour savoir lequel des deux lui en donnera le plus. Au début, il en avait éprouvé du plaisir, c’était chouette tous ces cadeaux mais il s’est vite lassé, d’avoir toujours tout, avant tous ses amis. Çà le rend triste de constater que ses parents rivalisent entre eux dans le but de marchander son amour. Cette année il lui demande, avec une naïveté émouvante, de donner à ses parents, la sagesse de comprendre que l’amour ne se mesure pas en nombre de gâteries offertes, de spectacles vus, ou du nombre de semaines de vacances à la montagne ou à la mer. Il a compris depuis le début de cette séparation que son père et sa mère éprouvent pour lui le même amour qu’avant mais que de leur côté, ils n’ont pas encore saisi qu’il a compris tout çà. Les parents, parfois, sont déconcertants, lui confie-t-il. Çà lui éviterait d’avoir toujours à répondre à leurs demandes harassantes d’amour. Tant qu’à y être, il exprime  le désir qu’ils rencontrent de nouveaux amoureux ainsi ils cesseraient de l’étouffer de leur amour oppressant.  Il ose même formuler une demande supplémentaire : s’ils avaient un autre enfant avec leurs nouveaux conjoints, çà les calmeraient vis-à-vis de lui. Il grandit sans que son père et sa mère ne s’en rendent compte et le carcan de bébé dans lequel ils le confinent, l’opprime. Il suggère que les joujoux qui lui sont destinés aillent à d’autres dont le bas de Noël resterait vide ou à demi-rempli.

 

Par-dessus son épaule, sur le manteau de la cheminée, les deux bougeoirs anciens, souvenirs de sa grand-mère maternelle, se confient l’émotion qu’ils ressentent devant la sagesse du petit Victor. Madeline, la mère du petit, a eu la bonne idée de les installer bien à la vue et de les garnir de belles chandelles rouges. Ils ont une place privilégiée pour lire la lettre de Victor. « Cher petit, comme il est mature pour son âge. » « En effet », renchérit la couronne de Noël accrochée au-dessus du foyer, ce petit est étonnant. Il serait dommage que ses vœux ne soient pas exaucés. » Les branches du sapin frémirent à leur tour d’entendre ces propos. « Je ne veux aucun jouet à mes pieds, affirme ce dernier! Il est grandement temps que les parents de Victor lui fassent confiance et cessent leur enfantillage ». Par la fenêtre, ils aperçoivent la lune, pleine et ronde, qui leur transmet son approbation d’un clin d’œil charmeur. Mais qu’est-ce qu’ils peuvent faire, tous ensemble, pour éviter que le petit soit déçu le jour de Noël, ce qui serait une cruelle catastrophe. À ce moment-là, Victor ressent une sensation étrange, celle d’être épié. Il se retourne rapidement, ne voit rien et continue la rédaction de sa lettre. Il se rappelle soudain les dernières réunions de famille qui avaient l’allure de spectacles burlesques tant ses parents amplifiaient chaque geste à son égard et chaque parole prononcée. Il s’esclaffe de rire à cette pensée ce qui déclenche le rire des bougeoirs, de la couronne, du sapin, des personnages de la crèche et même du bas de Noël, rouge coquelicot, accroché au foyer. Même Aristote, le chaton de Victor, qui se pavane devant les flammes du foyer ne peut s’empêcher de rire aux éclats tout en se souvenant de cette fameuse soirée ou Madeline et Pierre devenaient grotesques tant ils exagéraient leurs gestes et leurs propos, une vraie pièce de boulevard.

 

Sa lettre terminée, Victor prend le temps de la relire puis la plie avec précaution et l’insère méticuleusement dans une enveloppe. Il demandera à sa mère de la timbrer et de la poster. Il croise les doigts, ferme les yeux et fait une courte prière pour que sa lettre soit lue et ses vœux exaucés. Tout à coup, il aperçoit, sur une des tables du salon, une boite à musique ancienne, qu’il n’a jamais remarquée auparavant. Il s’en approche et distingue un Père Noël assis dans son traîneau tiré par des rennes tenant une immense poche remplie de cadeaux à l’arrière. Tout doucement, il soulève le couvercle de la boite et comme par magie il entend une douce mélodie qui s’échappe du vieux bois patiné :« Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel avec tes jouets par milliers, n’oublie pas mon petit soulier…»Tous en cœur, les décorations de Noël unissent leurs voix à celle d’Aristote pour entamer la chanson.

 

Dans quelques jours, une frénésie particulière s’installera dans la maison pour le plus grand plaisir de Victor. Dans son monde d’enfant, il ressentira  un mystérieux plaisir, excitant, annonçant l’arrivée de Noël.  Il ne se doutera pas une seconde que les changements positifs qu’il remarquera dans l’attitude de ses parents, seront le résultat concret de l’intervention de tous ses amis qui l’entourent car ils auront incité la mère de Victor en lui envoyant des messages subliminaux à lire la lettre qu’il a adressée au Père Noël. Bien sûr, elle l’a fait lire au père de Victor et ensemble, ils ont compris qu’ils devaient changer d’attitude.

 

Cela devrait être suffisant pour qu’une belle nuit de Noël s’inscrive dans le livre de vie du petit Victor.

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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