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Je sens une onde glacée courir sur ma nuque, mon front perle. Ce malaise m'est familier. À chaque réunion familiale, il se pointe. Ce soir, il n'échappe pas à la règle. Rassemblés pour le partage des biens  que nous ont laissés nos parents, je me retrouve en pleine projection d'un mauvais polar, rivée devant l'écran géant d'une salle obscure, en l'occurrence la salle à diner de mon frère aîné, exactement comme on choisit de le faire par un après-midi pluvieux, quand on a des heures à flinguer. Pour mon plus grand désarroi, le justicier manque de flair et de jugement.

 

Dès notre arrivée, une tension s'est imposée dans la maison et s'est incrustée au cœur de notre assemblée. Marc, pourtant, s'est donné corps et âme pour qu'elle soit une réussite. Le pauvre! C'est complètement raté. Même son complet gris, sa chemise blanche impeccablement repassée et sa cravate sobre, à fines rayures grises, ne suffisent pas à lui donner la prestance et l'autorité qu'il souhaite afficher. Je devine rapidement que c'est Maryse, sa charmante épouse, acariâtre et prétentieuse qui a dressé la table et concocté le repas avant de laisser la maison entre les mains de son époux pour accueillir sa chère belle-famille, qu'elle a toujours regardée de haut. À l'heure qu'il est, elle doit se faire du mauvais sang pour savoir si les choses se tassent de leur côté et si elle devra réaménager ses armoires de cuisine pour y ranger l'ensemble de vaisselle de maman qu'elle convoite depuis longtemps. Je me tourne vers lui et cela me saute aux yeux, l'abdomen de mon frère aîné est de plus en plus proéminent. Est-ce dû à l'alcool qu'il ingurgite pour ne plus entendre les discours répétitifs et incessants de Maryse ou le résultat de toutes ces heures où il est resté le cul collé à son fauteuil de travail en regardant tourner les aiguilles de l'horloge qui lui indiquaient avec une précision féroce l'heure de ses pauses et de ses départs? Payé par l'État à se regarder le ventre prendre de l'expansion n'a pas donné bonne mine à Monsieur le Fonctionnaire. Pour ma part, ce soir, les pouvoirs dont il s'est approprié en tant qu'aîné de la famille, je m'en balance. Il est pathétique avec ses structures à la con et son ordre du jour. Dire que je pourrais être confortablement assise dans mon salon avec un bon verre de vin (et non pas cette piquette qu'il nous sert depuis notre arrivée) en compagnie d'un bon livre. Je baille, ne m'en excuse pas. Si cela pouvait me libérer plus rapidement, je lui proposerais de signer toutes les décharges nécessaires parce que moi, le bric-à-brac de papa et maman, je n'en n'ai rien à foutre, un fatras de vieilleries avec lesquelles je n'ai aucun lien émotif.

 

Ce n'est pas comme Constance, qui semble boire ses paroles avant même qu'il ne les prononce. Elle m'énerve avec ses hochements de tête qui approuvent tout ce qu'il dit. J'ai la vague impression que tous les deux, ont déjà eu un entretien privé pour se mettre d'accord sur la procédure à suivre pour berner les 3 autres. Tiens, la vieille fille se lève, vérifie que son chignon tient bien le coup, nettoie d'un coup de main le devant de sa robe, laisse tomber volontairement quelques miettes de pain sur le tapis, histoire de laisser à Maryse le plaisir de bougonner à son retour, en traitant notre famille de tous les noms et proclamant que nous ne savons pas vivre. Constance dessert la table comme si elle était chez elle. Elle n'épargne aucun effort pour amadouer Marc afin qu'il consente à lui donner ce qu'elle convoite de l'héritage des parents. J'ai bien envie de réclamer les mêmes biens qu'elle, juste pour lui donner des palpitations. D'une de ses poches, je vois dépasser une feuille de papier soigneusement pliée, sans doute la liste de ses demandes. Pour être certaine de ne rien oublier. Je constate que l'institutrice n'a rien laissé au hasard. Ils font une belle paire ces deux-là. Un peu plus et elle se mettrait à laver la vaisselle sale pour se donner du crédit. J'en crève! Si seulement la soirée tirait à sa fin mais nous n'en sommes qu'à la fin du plat principal. Et mon ennui va en grandissant de minute en minute.

 

Je les surprends à chuchoter discrètement tout en préparant l'assiette des fromages. Sûrement une mise au point sur l'attitude à adopter pour la suite des choses. Pendant ce temps, Raoul, se retire au salon, son portable vissé à l'oreille pour vérifier, nous dit-il, que tout roule à son bistrot. J'ai tendance à croire qu'il prévient qu'il y passera dans quelques heures, histoire de déguster quelques petites pintes et de jouer quelques parties avec les copains. Le jeu est devenu sa bouée de sauvetage. Pour oublier, je présume, l'échec de sa vie intime et personnelle. À son actif, il cumule deux divorces, cinq enfants de mères différentes, un séjour en tôle pour fraude, une faillite et sûrement quelques autres peccadilles dont je ne suis pas au courant. Je n'étais qu'une enfant qu'il avait déjà commencé à donner des cheveux blancs à papa et maman. Il me fait bien rire avec sa coiffure des années 60, et sa moustache qu'il porte comme un trophée. Il se croit séduisant avec des vêtements dont la coupe date d'une époque depuis longtemps révolue. Raoul n'a jamais quitté sa jeunesse. On dit de lui qu'il est le mouton noir de la famille. Moi, je le trouve plutôt « coloré » avec ses histoires abracadabrantes. Toujours à s'embarquer dans quelques combines louches qui échouent immanquablement. Cependant, à son bistrot, il règne en roi et maître dans cet univers glauque qui est le sien. Ce soir, il arbore un air préoccupé. Lui aussi, a le front qui perle. De toute évidence, les choses ne vont pas très bien pour lui en ce moment. Je lui fais confiance, il finit toujours par se sortir des embrouilles dans lesquelles il plonge régulièrement avec brio. Mon regard capte celui de Jeanne. Sans qu'elle ne prononce un mot elle m'intime de sortir de ma léthargie. Chercherait-elle une alliée ? Seule contre les deux comploteurs retirés dans la cuisine, elle ne fait pas le poids. « Désolée ma belle mais ne compte pas sur moi » répondent mes yeux noisette. Obligée de travailler de longues heures auprès de ses patients en fin de vie, pour rembourser les dettes de son mari et contribuer largement aux dépenses du ménage, elle souhaite rafler le magot pour pouvoir souffler un peu. Un sentiment de découragement m'inonde en une énorme vague qui déferle puissamment et me jette par terre. Quelle famille! En vérité, je me sens si différente d'eux, aux antipodes de leur existence. Bousculée par mon arrivée impromptue au sein de la famille, Jeanne n'a jamais accepté mon intrusion. Je suis l'enfant de la dernière heure, celui qu'on ne désirait plus. La ménopause aura joué un vilain tour à mes parents et sous les feuilles de chou, je me suis présentée. Sans en être responsable, je lui ai tout de même chapardé sa place de benjamine. Désolée soeurette. Loin de moi l'idée de déloger qui que ce soit. L'intruse a bel et bien envie de se dissocier à jamais de ce clan pour lequel elle refuse toute allégeance. Ils m'ennuient profondément comme la plupart des gens que je côtoie d'ailleurs. Je ne suis bien qu'avec mes livres, mes cahiers et mes crayons à rêver au bouquin que j'aurai l'audace d'écrire un jour. Néanmoins, j'aime l'humanité, mais, à ma grande surprise, plus j'aime l'humanité en général, moins j'aime les gens en particulier, comme individus. J'ai plus d'une fois rêvé passionnément de servir l'humanité, et peut être fussé-je vraiment monté au calvaire pour mes semblables, s'il l'avait fallu, alors que je ne puis vivre avec personne deux jours de suite dans la même chambre, je le sais par expérience. »

 

 

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