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Quelque chose vient de se fissurer dans les arcanes de mon cerveau. Un bruit sourd. Quelques secondes de silence ... et des hurlements. Deux, trois minutes ont suffi. Fatigue, inattention, épuisement, manque de discernement, la liste des excuses peut, si on s'en donne la peine, être longue mais rien ne peut pardonner ce que je viens de faire.

 Mettre la vie de mon enfant en danger est impardonnable. L'émergence du sentiment de culpabilité a surgi immédiatement. Et cette culpabilité ne vous enrobe pas sommairement, non, elle vous ronge et vous enferre. Pire, elle me tenaille les tripes, me serre la gorge et me broie le coeur. C'est une véritable poigne de fer qui m'enserre et m'étreint. Acculée dans mes moindres retranchements, je me sens vaciller, prête à perdre pied. La peur rôde. Le temps s'est arrêté. La pluie me fouette le visage. Je lève les yeux vers le ciel. Les gouttes semblent suspendues à l'éternité. Ma tête est lourde. Elle pèse des tonnes. J'ai toutes les peines du monde à poser un pied devant l'autre. Mes jambes semblent paralysées. Et pourtant, il faut que je continue à avancer. Je dois m'interposer entre elle et lui. Il faut que j'agisse avant qu'il ne soit trop tard. Mais les cris se fracassent dans ma tête. Ils me déchirent le coeur. Je hoquette. Ma vue se brouille. Est-ce la pluie qui bat ma figure ou bien mes larmes qui mouillent mon visage ? L'eau a le goût de sel. Un goût que je n'oublierai jamais ...

 Mille et une questions, une foultitude de reproches se bousculent dans ma tête. Pleurer sur son sort. Rien de bien glorieux ni de bien constructif. Les muscles raidis, les mâchoires serrées, le coeur vibrant, les mains moites, les yeux exorbités, les oreilles tendues, je ne peux m'empêcher d'y penser ...

Le fil des événements se déroule sous mes yeux. Je revois Marie approcher la main de la tête du Rottweiler. Je cours, les bras tendus vers elle. Aucun son ne semble vouloir sortir de ma bouche déformée par l'horreur de la scène. J'ai l'impression de vivre l'inéluctable au ralenti, d'être spectatrice de mon propre malheur. Je suis impuissante. Le destin est en marche. Rien ne peut l'arrêter.

Le chien tire sur sa laisse. L'homme hurle sur l'animal. Il bondit de plus belle. La bête continue à tirer encore plus fort. Sa force est telle que ses pattes avant sont à la verticale. Je suis à quelques mètres de Marie. Je les regarde. La lumière du soleil m'aveugle. La chaleur est mortelle, l'atmosphère irrespirable et l'air si pesant. Mais, je le vois. Dressé sur ses pattes, le Rottweiler est maintenant plus grand que ma petite Marie. Plus que quelques centimètres les séparent. Elle continue à courir vers lui. Je l'entends rire, de ce rire que j'aime tant et qui me fait oublier tous mes soucis. Un rire enfantin, joyeux et insouciant, celui de ma fille, celui de Marie.

La gueule du chien s'ouvre. Je ne vois que ce gouffre noir et béant et ma fille, jeune, fragile si confiante. Inexorablement, elle se rapproche du danger. Il va être trop tard. Je suis encore trop loin. Je ne vais pas pouvoir la sauver. Mais quelle mère suis-je pour laisser ma fille sans surveillance ? Quelle adulte suis-je pour risquer la vie de mon enfant ? La chair de ma chair. Ai-je encore une légitimité ?

 Et soudain, l'impensable arrive. Un éclair déchire le ciel. L'orage gronde. Les nuages roulent et s'amoncellent. Un roulement fracassant brise la quiétude d'un après-midi d'été et le tonnerre embrase l'immensité. Une pluie diluvienne s'abat sur les chaussées repoussant tout sur son passage. Le ciel est noir. Mes larmes sont balayées par les bourrasques de pluie. Un sourire radieux redessine mes lèvres. Apeuré, le Rottweiler a pris la fuite tandis que Marie fait tournoyer sous la pluie sa jolie robe blanche.

Je lève les yeux au ciel. Je souris. Mon coeur bat plus fort que jamais. Je souris à la vie et je dis : "Merci !".

 Le temps aura beau faire, la douleur fut lancinante, le souvenir loin d'être aseptisé est brûlant. Alors, plus question de croupir dans le marasme, une étincelle a jailli. Je sais qu'aujourd'hui j'ai eu de la chance. Fini le temps où je jouais sur le registre de la fatalité. Désormais, mes nouvelles amies et confidentes seront la vigilance et la prudence afin que des milliers de paillettes puissent continuer à briller dans les yeux de Marie, ma fille, mon enfant chérie. Et que Dieu soit avec nous, le plus longtemps possible !

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