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Lili sécha ses larmes. Le psychiatre acceptait enfin de libérer Edouard de sa cellule. Il croupissait depuis une semaine dans une chambre de trois mètres sur trois. Tout ça parce qu'il avait refusé d'avaler ses cachets. Enfin, il avait aussi mordu la main de l'infirmier qui les lui tendait… Edouard était son frère.  Son comportement était étrange depuis son retour de Tchécoslovaquie. Progressivement, il avait cessé de sortir. Il dormait mal. La sonnerie du téléphone le tétanisait. Il pouvait se mettre à crier puis tomber dans un profond mutisme pendant plusieurs heures.  Il avait connu des jours assez glorieux en protégeant la population civile de la guerre. Il avait vu l'émergence de la démocratie dans un pays qui vivait depuis plusieurs décennies sous le joug de dictateurs. Mais, la misère et les souffrances dont il avait été le témoin avaient comme fissuré sa raison. Il n'était plus que l'ombre de lui-même.

Il conservait à portée de main une sorte de registre. Il en feuilletait sans cesse les pages mais refusait de le montrer à qui que ce soit. Lorsque Lili entra dans la pièce où était enfermé Edouard, elle le trouva recroquevillé derrière le lit, sommairement vêtu d'un T-shirt et d'un caleçon. L'extrême blancheur des murs et l'atmosphère aseptisée ajoutèrent au malaise de la jeune femme. Pourtant, elle voulait l'aider. Elle avait toujours joué le rôle de confidente pour lui. Elle l'avait soutenu lorsqu'il lui avait fait part de son désir de s'engager dans les Casques Bleus.  « C'est courageux et tout à ton honneur » lui avait-elle dit. Quelle connerie ! En le regardant trembler de tous ses membres, elle se demanda ce qui  s'était passé durant ces six mois d'absence ? Qu'avait-il vu ? Qu'avait-il fait ?

Lili aida son frère à se relever. Lentement, ses muscles ankylosés se déplièrent et il se redressa. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il planta son regard dans le sien. On aurait dit un cerf acculé attendant la curée. Le calepin tomba à leurs pieds. Une fraction de seconde plus tard, il avait disparu, dissimulé dans les sous-vêtements de l'ancien soldat. Koplewsky ou Kaplewsky, Lili n'était pas très sure mais ce nom semblait se répéter sur toute la page, comme une sorte de litanie. C'était l'indice qui lui manquait, un élément qui pourrait l'aider à comprendre pourquoi la vie de son frère s'effondrait.

De retour à son domicile, elle partit en chasse. Elle commença par taper « kaplewsky » sur son moteur de recherche. Après deux heures passées à sillonner en vain la toile, elle passa à la seconde orthographe.

Koplewsky était un général slovaque. Il avait disparu sans laisser de trace depuis plus d'un an. Plusieurs de ses hommes s'étaient éclipsés  en même temps que lui. Il était recherché pour avoir rasé un village et exterminé tous ses habitants. Le seul survivant, un vieillard de quatre-vingt-huit ans  avait été recueilli par les combattants de l'ONU, arrivés à peine une heure après le massacre. Il avait pu relater les atrocités commises et décrire les assaillants. Mais, personne n'avait réussi à rattraper Koplewsky et sa troupe.

Cette fois, c'était à son tour d'être effrayée.  Lili avait peur de ce qu'elle allait découvrir. Elle décrocha néanmoins son téléphone et composa le numéro d'un des camarades de son frère à l'armée. Il lui fallut beaucoup de patience et de force de conviction pour obtenir enfin la vérité. Edouard et son escouade avait pourchassé le général en fuite. Ils avaient réussi à le coincer dans son repère. Ils avaient ensuite abattus, l'un après l'autre, les dix-huit fuyards dont le plus jeune sortait tout juste de  l'adolescence. Edouard ne s'en était jamais remis. Lili ne s'en relèverait pas non plus. Son frère n'était pas un héros…son frère était un meurtrier.

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