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Dans une austère salle de réunion crépitant de néons fatigués se dresse une longue table recouverte de plans, coupes et schémas éparpillés sans ordre. Sous sa crinière hirsute et grisonnante, Yves Rohner gribouille plus qu'il ne trace quelques détails supplémentaires de son projet. Arc-bouté sur la table et perdu dans ses pensées, il sursaute lorsque la porte s'ouvre.

 

- Bonjour, monsieur Rohner, et merci de vous être déplacé.

- Je vous en prie, Commandant, c'est bien normal.

- Je souhaitais faire un point quant à l'avancée du projet et voir où vous en étiez.

- Bien sûr, j'ai tiré les plans que je vous avais transmis par mail la semaine dernière, souhaitez-vous aborder un point en particulier ?

- Nous avons analysé ces plans. Vous avez bien suivi le cahier des charges et je suis très satisfait de votre proposition. Les études techniques sont terminées et votre projet semble tout à fait viable, c'est pourquoi je me demande ce qui nous ralentit ces dernières semaines. Le temps presse, et comme vous le savez, les travaux du centre de rechreche doivent démarrer avant la fin de l'année.

- Je comprends, Commandant, je comprends. C'est vrai que je tourne en rond depuis quelques temps, je cherche à modifier la configuration de quelques espaces et--

- Venez-en au fait, y-a-t-il une erreur quelque part ?

- non, non, c'est juste que je me pose encore des questions sur l'aménagement du... passage.

- Quel passage ?

- Ce passage...

 

De son index noirci d'encre, l'architecte pointe timidement du doigt une minuscule pièce au milieu de l'immense plan déployé sur la table. Ce petit rectangle, coincé entre deux portes, ne semble être qu'une pièce parmi tant d'autres, et certainement pas la plus imposante de ce vaste bâtiment. A peine plus grand qu'une cage d'ascenseur, ce sas relie deux des principales zones du centre. La porte Nord donne ainsi sur le couloir menant aux espaces dédiés à la stabulation des porcs et des primates, alors que la porte Sud débouche sur la plate-forme balistique, la plus grande pièce du bâtiment de recherche.

 

- Je ne comprends pas, reprend le militaire, le sas que vous avez prévu répond à nos attentes, je ne vois pas ce que vous voulez modifier.

- C'est un lieu... particulier... bafouille l'architecte, et j'aimerais lui donner un caractère... particulier.

- C'est-à-dire ?

- et bien, je pensais modifier la structure du bâtiment pour créer un puits de lumière et--

- un quoi ? et pourquoi pas un bénitier dans la zone «rongeurs» tant que vous y êtes ? Qu'est ce qui vous prend ?

- ne vous emportez pas, je crois simplement que cette pièce mériterait un peu plus de... d'humanité--

- d'humanité ! vous plaisantez, Rohner ? dans ce centre, des dizaines de chercheurs vont chaque jour s'atteler à identifier les meilleures protections possibles contre tout type d'armes physiques, chimiques et biologiques, simplement pour sauver des vies humaines, ca ne vous suffit pas comme humanité ?

- si, bien sûr, mais--

- ...et ils vont le faire dans une ambiance de laboratoire, de néons et d'eau de javel. Vous croyez qu'ils vont prendre du plaisir à effectuer ces tests ? que c'est un défouloir pour psychopathes ?

- non, bien entendu, mais--

- ...et vous faites prendre du retard à ce projet pour que des porcs et des singes puissent voir le temps qu'il fait avant de mourir ? c'est bien ça ? Je commence à me demander, Rohner, si vous avez vraiment les épaules pour un projet comme celui-ci.

- attendez, je n'aurais jamais participé au concours si j'avais des problèmes de conscience avec l'activité du centre, j'aimerais juste... comment dire... apporter à ce lieu un peu de... sérénité, de paix... pour les chercheurs, justement.

- ...de paix ?

 

Un silence pesant s’installe entre les deux hommes, debout, contradictoires dans leur aspect comme dans leurs valeurs. La colère qui se lisait depuis quelques instants sur le visage anguleux du militaire semble pourtant disparaître peu à peu et, pendant un instant, Yves Rohner se met à espérer que cet esprit purement logistique s’ouvre à d’autres considérations. Dans un sourire crispé et condescendant, le militaire finit par reprendre :

 

- la paix coûte cher, monsieur Rohner, et elle est hors sujet dans un bâtiment comme celui-ci. Vous avez une semaine pour finaliser ces plans, sans fioriture.

 

Tag(s) : #Textes des auteurs
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