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D’où lui venait ce duvet blond, comme poudré d’or, légèrement bouclé, qui lui couvrait la tête et le corps et frémissait au moindre souffle de vent ? Et ces yeux un peu écartés qui lui donnaient tant de charme, des yeux d’agate sombre, aux pupilles étrécies comme les yeux des chats ? Quel ange avait dû souffler pour que ce petit garçon merveilleux se pose un jour dans cette bicoque ordinaire, si semblable aux masures sordides du bidonville qui bordait le grand fleuve?

 

         Bébé, il ne pleurait pas. N’avait déjà de voix que pour rire et gazouiller, un filet de voix tout doux, discret, une petite musique dans la cabane sombre et surchauffée où s’entassaient ses huit aînés autour d’une mère épuisée et d’un père qui sentait l’alcool. On l’avait appelé Victor, peut-être dans l’espoir qu’il vaincrait un jour la misère et la fatalité qui s’acharnaient sur la famille et le quartier, sans doute simplement par hasard, parce qu’il fallait bien lui donner un nom et que le prêtre qui l’avait baptisé se prénommait ainsi.

 

         L’enfant avait poussé tout seul sans faire davantage de bruit, sans déranger qui que ce soit, mangeant sans rechigner les légumes défraîchis ramassés entre les étals du marché municipal, après la fermeture. Si ses frères s’arrachaient quelques miettes de viande ou de poisson, jamais il n’en réclamait sa part, les laissant se battre avec les autres gamins de la favela ou avec les chiens errants, du côté du port. D’ailleurs, son aspect étrange le mettait à part, parfois même on riait de lui. Pourtant, il était volontiers serviable, souriant, mais lorsque le Père Beiamen écarta le rideau de perles qui marquait l’entrée du logis et parla d’école, son regard s’assombrit et il se pelotonna dans un coin de la pièce. A l’école, lui ? Pour quoi faire ? De quoi avait-il besoin ? Il faudrait s’appliquer, bien répondre au maître, trouver quelque part une caisse où s’asseoir pour étudier ses leçons... Et pour quoi ? Qu’avait-il besoin d’autre que ce toit de tôle quand il pleuvait, que l’iguarapé lorsqu’il voulait se baigner ? On le forcerait à porter un short trop grand, une chemisette bleue, à porter des sandales inutiles. On lui dirait de devenir instituteur, avocat, médecin... Vraiment, à quoi cela lui servirait-il ?

                                                                                                                

         Ses parents, il le voyait bien, étaient tentés d’accepter la proposition du missionnaire : ce serait pour eux une bouche de moins à nourrir. Et puis, si le gamin  réussissait, ils ne devraient plus se faire de souci pour leur avenir. Que répondre à une telle logique ? Sinon qu’il ne se sentait pas le goût de travailler, lui qui n’avait aucun besoin. Si son apparence était étrange, plus encore l’était son éternel contentement dans ce monde implacable des faubourgs populeux de Manaus.

 

         Il comprenait d’ailleurs mal ce besoin qu’avaient les autres de se battre contre les difficultés. A quoi bon ? Une mangue écrasée à terre, ce  sont les plus juteuses, voilà un repas tout trouvé ! Jamais il n’avait eu de crise de paludisme, de dysenterie. Jamais de coup de chaleur, son duvet était la protection la plus efficace. Et pourquoi aurait-il volé les lunettes de soleil d’un touriste distrait ? Ses yeux n’en avaient pas besoin, qui s’adaptaient si volontiers à la lumière ou à la nuit. A quoi bon une maison de briques avec une porte qui ferme, une motocyclette, même un vélo ? Pour cela, il aurait fallu travailler à l’usine, comme son père et ses aînés, tenter d’économiser réal après réal, oublier de vivre.  Et la vie, n’était-ce pas de se baigner dans les eaux fraîches du Rio Negro, de respirer les effluves sucrés des fruits trop mûrs, de jacasser avec un toucan aux couleurs du drapeau belge et qui arrondit l’œil de se sentir si bien compris ?

 

         L’homme était bien stupide de croire qu’il était plus heureux à cultiver la terre qu’à attendre la manne du Seigneur ! Il avait voulu se prendre en mains, domestiquer la nature, la soumettre : où étaient le bonheur, la joie de vivre, la liberté ? Et il risquait aussi, lui, Victor, de perdre tout cela ! Pour travailler, pour posséder! On voyait bien où cela menait : des maladies, l’alcool, la dépression, des crimes, des guerres ! Alors, à quoi bon ?

 

         Au plus sombre de la nuit, le gamin enjamba silencieusement les corps épuisés qui dormaient lourdement dans l’unique pièce malodorante, se glissa dans la rue où l’orage du soir avait rempli les ornières et traversa la favela. Le quartier était silencieux, seuls quelques chiens méfiants donnèrent de la voix à son passage mais cela ne dura pas. Au bout d’un quart d’heure, il parvint au Rio dont les eaux noires et fangeuses se poussaient vers l’Amazone toute proche. La pluie se remit à tomber en rideau opaque, mais peu lui importait, ses boucles duveteuses seraient vite sèches. Il  grimpa sur une barque amarrée là,  qui portait fièrement le nom de Daive Coimba et qu’il savait appartenir aux Gomès : son frère Manuel était amoureux de leur cadette et les aiderait à retrouver l’embarcation sur l’autre rive; il l’attacherait soigneusement à une racine de palétuvier.

                                                                                                                

         Le fleuve était large, Victor dut ramer près d’une heure pour le traverser. Sans doute perdit-il de longues minutes à observer les dauphins roses qui s’ébattaient au milieu, mais à quoi bon courir après le temps ?  Aux premières lueurs du jour, il s’enfonça dans la forêt.

 

         Il marcha longtemps, aucun chemin ne le guidait, mais il ne sentait pas la fatigue, se faufilant entre les troncs, sous les feuillages. Il s’arrêtait souvent pour boire au cœur d’une succulente, mordre à un fruit inconnu, s’étonner de l’immobilité d’une mygale aux aguets, de la robe moirée d’un python, de la conversation bruyante des aras jaunes et bleus. Où allait-il ? Il avait pensé aux Yanomami, il en avait souvent vu au marché flottant qui venaient vendre leurs perles et leur gibier. Sûrement, ceux-là n’allaient pas à l’école ! Ils s’étaient adaptés à la forêt, ne la contrariaient pas, vivaient en bonne intelligence avec elle. C’étaient eux qu’il fallait retrouver.

 

         Au bout de trois jours, il arriva en vue d’une clairière. Aucun homme.  Des femmes presque nues, tatouées de cercles de peinture blanche, étaient accroupies devant les amas de branchages qui leur servaient d’abris, leurs petits enfants accrochés à leurs mamelles. Au milieu, une fumée âcre noyait la petite antilope qu’on rôtissait pour le repas. L’apparition de Victor sema la panique : un animal qu’ils n’avaient jamais vu, couvert de poils légers, des yeux dorés de félin , qui surgissait de la forêt ! Trop tard pour fuir, le danger était là. Il fallait réagir. A grands cris, elles mirent leurs petits à l’abri de leurs huttes et en sortirent en brandissant arcs et flèches qu’elles entreprirent de faire gicler dans la direction du garçon trop naïf.                                                                                         

          

         Toute discussion étant improbable, il n’y avait plus qu’à fuir. Victor était déçu : quoi,  même les Indiens de la forêt ne toléraient pas sa différence ? Avec eux aussi il faudrait batailler ? Ils étaient donc tous de la même race, ses parents, les missionnaires, les sauvages d’Amazonie ? Mais lui, tout ce qu’il voulait, c’était vivre en paix, et profiter de cette vie.

        

         Il retourna donc à l’abri des grands arbres et continua à marcher, longtemps, longtemps, sans plus rencontrer personne. Il en venait à s’accommoder de sa solitude, la nature était si surprenante et si généreuse ! Au bout de deux semaines, peut-être trois, il lui sembla percevoir une petite musique, comme un rire discret, un filet de voix tout doux. Nul autre que lui ne l’eût remarqué, mais ces notes lui parurent aussitôt familières, elles parlaient son langage, il n’avait pas besoin de mots pour les comprendre.

 

         Il s’approcha, sans méfiance malgré la pénible expérience qu’il venait de vivre, et ne voyant rien, leva les yeux pour chercher d’où venaient ces sons si familiers qui l’attiraient. Ils étaient là, dans la canopée, à se balancer, à jouer, à rire, à babiller. Ils étaient blonds, couverts d’un duvet doré ; leurs yeux étaient d’agate sombre. Victor sourit : il n’était plus seul.

 

         L’écho qu’il renvoya à leurs rires les fit descendre à terre. Un nouveau venu, tout pareil à eux ! Quelle chance qu’il les ait trouvés, il aurait pu ne pas les voir comme ils jouaient si haut ! Victor se présenta, expliqua les raisons de sa fuite, rencontra toute la compréhension, toute la compassion qu’il espérait. On s’embrassa. On était en famille.

 

         Tout de suite, ils remontèrent à la cime des grands arbres, vers le soleil qui si souvent faisait défaut à Manaus, masqué par les nuages épais, et plus encore  sous les frondaisons épaisses de la forêt. C’est là-haut qu’ils se sentaient bien.

 

         Victor vécut très longtemps parmi les siens, plus de cent vingt ans dit-on, au milieu de ce petit groupe d’êtres candides, à la beauté nouvelle, à la santé inaltérable, naturellement adaptés au monde difficile qu’avaient créé leurs ancêtres . Une nouvelle espèce avait vu le jour, qui tentait de s’élever vers le ciel pour rejoindre les anges.  Bientôt, ethnologues et paléontologues l’appelleraient homo humilis. L’homo sapiens, savant mais si peu sage, s’inclinerait devant lui avant de disparaître à jamais.

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