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Charles aurait bien voulu chevaucher bride abattue mais c’était la monture qui posait problème. Pas besoin du carbone 14 pour affirmer que la carne, fourguée par le palefrenier, avait quelques heures de vol. Il ne serait pas étonné que la bête parte les pieds devant sitôt arrivée. Rien que l’idée lui souleva le cœur car il aimait particulièrement les chevaux.

 

Il allait donc devoir patienter jusqu’au relais suivant pour enfourcher un cheval digne de ce nom. Jusque-là, inutile de se dilater la rate, il avait besoin de garder son énergie. D’ailleurs, en parlant d’énergie, il espérait que la prochaine auberge lui fournirait de quoi se restaurer car il avait l’estomac dans les talons. Rien de mieux qu’un bon dîner pour reprendre du poil de la bête.

 

La nuit se profilait et le ciel cotonneux ne lui inspirait rien de bon. La neige allait tomber risquant de lui faire perdre son chemin. A peine eut-il évoqué cette possibilité que les premiers flocons lui brouillèrent la vue, de gros flocons collants qui s’agrippaient à la nature environnante. Il fit corps avec l’animal, le flattant, l’encourageant : «Allez ma jolie, encore un petit effort et nous serons à l’abri».

 

Charles s’enfonça dans une forêt de sapins qui le protégea un moment du déluge. Au détour d’un bosquet dépouillé, il avisa de la fumée qui s’échappait d’une bâtisse. Ouf, se dit-il, sauvés. Le cheval lui-aussi dut sentir la fin de son calvaire et flairer l’avoine.

 

Charles arriva dans une cour plus que négligée. Des voyageurs descendaient d’une diligence qui venait probablement d’arriver. Le cocher commençait à distribuer les bagages et un homme jeune vint lui prêter l’épaule. Un curé surveillait les opérations, missel sous le bras. Une matrone morigénait une jeune fille qui soufflait dans ses doigts pour les réchauffer.

 

-        Allez Fanchon, que diable, dépêchez-vous de prendre mon sac, nous n’allons pas végéter dans cette cour glaciale !

-       Oui Madame !

 

L’haleine chaude des femmes ponctuait chacune de leur parole d’un léger brouillard. Leurs coiffes s’empesaient de neige. La température avait baissé.

 

Dans l’encoignure de la porte d’entrée de l’auberge, Charles aperçut un visage émacié. L’aubergiste s’avança, déférent :

 

-       La bienvenue, m’sieurs dames ! Rentrez dans la salle, un bon feu vous attend.

 

Les dames relevèrent leurs jupes afin de leur épargner la boue. Charles confia son cheval au jeune homme un peu simplet. L’aubergiste lui dit «c’est mon fils. Il est brave même s’il bat un peu la campagne ».

 

Tous les voyageurs se regroupèrent autour de l’âtre qui leur prodigua chaleur et réconfort. La salle était mangée par une immense table de chêne. La patronne, les mains sur les hanches, détaillait ses hôtes, un sourire enjôleur sur les lèvres. Elle s’activa à disposer le couvert cependant que son mari guidait les arrivants à l’étage, une chandelle dans la main qui dessinait des ombres inquiétantes dans la cage d’escalier. Les femmes eurent droit à une chambre seule. Les hommes devraient se contenter de la chambrée.

 

Dehors, la neige continuait de tomber. Après s’être rafraîchis, les voyageurs inquiets d’un atermoiement dans la suite de leur périple,  descendirent se restaurer d’un repas frugal qui les ragaillardit. Ils devisèrent joyeusement comme pour écarter tout mauvais présage.  Les femmes furent les premières à tirer leur révérence.

 

La matrone salua et lança : « rien de tel qu’une bonne nuit dans les bras de Morphée pour y voir plus clair. Bonne nuit ». Armée d’une chandelle et suivie de Fanchon, elle grimpa à l’étage. Les hommes entendirent les portes se fermer.

 

La patronne s’approcha du curé et demanda à lui parler en privé. Elle semblait tourneboulée d’un seul coup. Son sourire avenant du début de soirée avait déserté son visage. Elle se tordait les mains en entraînant le prêtre dans la cuisine.

 

-       Mon père, il faut que je libère ma conscience …

-       Je vous écoute ma fille, parlez.

 

Dans la chambre attenante à la cuisine, un regard passait au travers d’un trou percé dans le mur et observait la scène qui se déroulait. Un rictus mauvais déformait la bouche de l’aubergiste. Il se détourna et alla chercher son fils.

 

Charles rejoignit la chambrée et se jeta sur le lit, fourbu. Il se préparait à une nuit réparatrice.

 

Il ne pouvait savoir qu’il allait dormir dans l’auberge sanglante, l’auberge rouge.

 

 

 

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