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C'est décidé, aujourd'hui Hélène n'ira pas travailler.

Le téléphone à beau sonner plusieurs fois elle ne décrochera pas.

 

Elle ne désire pas parler. Elle na pas d'explication plausible. Elle ne connait pas les mots qui pourraient raconter sa mélancolie. Elle veut ignorer ce qui lui arrive.

 

Elle s'extirpe péniblement de son lit. Son corps transpire, jusqu'à imbiber la racine de ses cheveux relevés en un chignon confus retenu par une grosse barrette.

Elle avance difficilement vers la salle de bain attenante à la chambre bleue, restée entre ouverte et faiblement éclairée.

 

Le bas de sa chemise de nuit est tachée de sang. Elle enjambe la baignoire et tourne le robinet de la douche. Une pluie fine et tiède se mêle à ses larmes, mouillant jusqu'à son cœur éclaté d'incertitude, de solitude.

 

Elle laisse tomber son vêtement et de ses bras ouvert encercle doucement son ventre---arrondi.

Sa famille, ses amies, les collègues du bureau, les voisins, les inconnus dans la rue, personne ne s'est aperçu de son état. Parce que Hélène n'accepte pas cette épreuve, elle ne veut pas que l'on sache.

 

Elle a passé ces huit mois de grossesse, le corps emprisonné dans une gaine étroite sous ses vêtements modernes et un peu amples.

Trop facile de duper l'entourage quand on est déjà un peu ronde. Plus ardu de mentir, surtout à ceux qui vous aime et qui vous font confiance.

 

D'un naturel dynamique et joyeux, elle affichait une fausse insouciance en buvant, fumant, allant même jusqu'à faire des courses de vitesse en voiture et en moto.

Toute cette misse en scène pour mieux dissimuler l'oppression de cette gestation incontrôlable.

 

Si seulement elle s'était méfiée de Luc, l'adjoint du patron. Toujours en costume cravate, sérieux, poli et tellement charmant.

Ce n'était pas la première fois qu'il la raccompagnait chez elle dans sa B M W. Mais ce soir là, il s'était éloigné de la ville et de la route pour s'engouffrer dans un sombre sous bois.

Une musique douce détendait l'atmosphère. Luc souriait, Hélène aussi mais---un peu inquiète.

 

Une heure après il la déposait devant sa porte, en larmes. Bien sur il ne l'avait pas tuée, seulement violée.

 

Depuis elle n'avait pas cessé de rudoyer son corps, mais rien ne parvenait à décrocher ce fœtus encombrant.

 

Pourtant ce soir là, à huit mois de grossesse du sang coule sur ses jambes. Son visage maculé de points de rousseur se crispe soudain de douleur. Son souffle rapide et court se mêle à ses sanglots qui résonnent dans la maison aux volets clos.

 

Dehors le soleil brille. Les abeilles butinent les lys du jardin.

Sur la chaussée deux enfants font du vélo. Sur le trottoir une fillette promène son chien. Au coin de la rue des gens discutent en riant. Une personne âgée en robe de chambre arrose les pervenches de son perron. Le facteur livre un colis à la dame de la résidence aux colonnes torsadées.

 

Une nouvelle journée commence pleine de petits bonheurs et---d'une grande détresse.

Car, qui pourrait entendre les pleurs d'un innocent bébé---gigotant au fond d'une baignoire?

 

 

Cinq ans plus tard.

 

 

- Ta sœur est bien gentille, mais elle aura quand même pris tout son temps pour te céder la maison de vos parents.

 

- Le principale pour moi, est que nous ayons enfin ce toit qui est toute mon enfance. Le reste ne compte pas.

 

Aidé de quelques amis, Charlène et Hugo déchargent les cartons du camion blanc stationnant devant la maison aux volets clos.

 

Débarrasser, nettoyer, ranger l'intérieur. Puis rénover l'apparence extérieure. Et enfin, débroussailler le jardin.

Il ne restait plus qu'à vider le deuxième garage d'objets usagers, encombrants, inutiles.

Mais cela pouvait bien attendre l'hiver prochain.

 

 

Un mois plus tard.

 

 

- Je t'en supplie Clarisse, viens passer quelques jours chez moi. Tu te rendras vite compte qu'il se produit des choses vraiment bizarres.

Tu es ma meilleure amie, j'ai confiance en ton jugement.

S'il te plait---vient!

 

D'ordinaire la jeune femme n'était pas craintive et encore moins du genre à se plaindre.

Que se passait-il donc dans cette si jolie maison qui l'effrayait autant?

 

Charlène avait bien essayé de convaincre son mari de revenir au foyer. Mais celui ci parti depuis deux jours en voyage d'affaire à l'étranger, ne pouvait se permettre l'impolitesse d'abandonner ses clients. Et par la même occasion, de perdre le couteux contrat immobilier qui les réunissaient au delà des mers.

 

Clarisse accepta donc de venir aider son amie.

Après avoir vidé sa valise et s'être installée dans la chambre bleue, elle rejoignit Charlène dans le salon.

Confidences, petit buffet froid et champagne.

 

- Vraiment, tu entends des pleurs de bébé mais tu ne sais pas d'où ça viens?

 

- ---

Haussement d'épaules et mains ouvertes en signe d'impuissance de la jeune femme.

 

- Pour ce soir, il est trop tard pour faire quoi que ce soit. Je te propose dés demain matin d'inspecter toute ta maison, de fond en comble.

 

Charlène acquiesça de la tête, ses sourcils froncés révélait son inquiétude.

 

Rien ne se passa d'anormal cette nuit là ainsi que la semaine qui suivi.

Chaque recoin fut minutieusement examiné. Tout les bruits furent enregistrés sans résulta concluant. Même le silence fut observé, mais aucune manifestation prouva les propos saugrenues de Charlène.

 

Elle se laissa convaincre d'avoir rêvé, la solitude ayant peut-être engendré la paranoïa.

Elles passèrent une dernière soirée, complice, dans ce lieux enfin apaisé.

Puis elles se séparèrent pour la nuit, riant encore de leur propre peur, en regagnant leur chambre.

 

Charlène s'endormit presque aussitôt allongée dans ses draps de soie mauve.

Clarisse se coucha, ferma les yeux et les rouvris au moment même ou un léger courant d'air effleurait son visage. Bien que les fenêtres furent closes.

Elle retient son souffle et observa l'obscurité.

Une odeur désagréable la força à porter une main devant son nez et sa bouche.

Après un court moment, elle s'assît. Il lui sembla que les draps étaient humides. Elle souleva le draps de dessus et d'une main tâtonna le matelas, ses doigts étaient poisseux.

Clarisse alluma la petite lampe sur la table de chevet. Le drap de dessous était souillé de sang. La jeune femme sorti du lit au même moment où la salle de bain s'allumait. Elle remarqua que le bas de sa chemise de nuit était tachée de sang.

 

Brusquement retenti les pleurs d'un bébé.

Au même instant, la porte de sa chambre s'ouvrit violemment. C'était Charlène, une batte de base-ball entre les mains prête à frapper quiconque se dresserait devant elle.

 

Elles se regardèrent sans oser prononcer un mot et d'un commun accord, avancèrent prudemment vers le cabinet de toilette.

A peine entrées dans la pièce, que subitement la douche coula en pluie fine dans la baignoire maculée d'épaisses taches de sang.

 

Au même moment, les pleurs du bébé redoublèrent d'intensité se répercutant dans tout les murs de la maison.

Les deux jeunes femmes se bouchèrent les oreilles de leurs mains. Puis plus rien, le silence s'installa de nouveau dans la nuit.

 

Dehors, la voute étoilé éclairait sereinement ce charmant quartier partiellement endormi.

 

Le lendemain, de bonne heure, les deux amies fouillèrent à nouveau la maison. Elles décidèrent d'élargir les recherches jusque dans le jardin, espérant trouver un objet maléfique caché dans un arbre ou dans les rocailles d'ornement.

Leur quête pris toute la journée et s'avéra stérile.

 

Il ne restait plus que les deux garages.

Le premier n'abritait que la voiture de société de Hugo et la Ford Ka de sa compagne.

Le deuxième situé à l'opposé de la propriété était encombré de vieux meubles, d'objets divers et de grands sacs de linges.

Tout le passé d'une famille.

 

Alors que Charlène déplaçait les choses, Clarisse ouvrait des portes et déchirait les sacs.

 

- A qui sont ces habits, en tout cas bien trop large pour toi? Même ta mère ne fessait pas cette taille.

 

- Attend---je crois que c'était à Hélène.

 

- Ta sœur?

 

- Oui. Je me souviens qu'elle aimait s'habiller ample. Elle avait du mal à accepter ses rondeurs.

 

- Regarde!

Du bout des doigts, Clarisse leva une chemise de nuit---tachée de sang. Surprise, interrogation, silence.

 

- Je n'ai jamais vu ta sœur dans nos sorties. Tu ne la fréquentais pas beaucoup?

 

- J'avais 18 ans quand j'ai quitté la maison. J'avais tellement besoin d'indépendance.

Je ne supportais plus les reproches de mon père. Et encore moins l'inertie de ma mère à me défendre.

J'ai trouvé un travail, un studio et j'ai rencontré Hugo.

 

- La liberté!

 

- Plus encore, la joie de vivre!

 

- Et qu'est devenu Hélène?

 

- Elle était plus jeune que moi. Plus proche de maman qu'elle protégeait de mon père, quand il buvait un peu trop.

Je suis revenue il y a cinq ans pour l'enterrement de ma mère, une crise cardiaque. Mon père est décédé peu de temps après, d'un ulcère à l'estomac, logique!

Hélène est restée seule dans la maison familiale. Et puis un jour, j'ai reçu une lettre où elle m'expliquait s'exiler le plus loin possible d'ici. Elle m'offrait sa part sur la maison, sans contrepartie.

 

- Je la plains, ça na pas du être facile tout les jours avec tes parents. Et après, ce vide---

 

- Oui, tu as raison.

J'ai souvent pensé à elle et j'ai regretté de l'avoir autant ignorée.

Sincèrement, je me demande si elle va bien. Si elle est---enfin heureuse.

 

- C'est un congélateur que je vois la bas?!

S'exclama Clarisse.

 

- Oui, mais il ne sert plus depuis un bail.

 

- Tu sais, justement j'en cherche un. Si tu veux me le vendre je suis preneuse.

 

- Tu rigoles! Je te le donne.

 

- Merci, c'est gentil.

Clarisse enjamba, écarta les objets qui obstruaient le passage jusqu'au congélateur. Enfin parvenu à côté, elle souleva le couvercle.

 

- Dit donc, il est encore branché.

 

- C'est bizarre, il ni a pas de prise de courant dans ce garage.

Charlène la rejoignit. La curiosité les poussa à écarter les sacs de glace. Mais aussi des légumes, des fruits, de la viande emballée, oubliée, intacte.

 

- Mon Dieu!

Charlène eu un mouvement de recul, de panique.

 

Une toute petite jambe d'enfant dépassait d'une taie d'oreiller.

Clarisse écarta les haricots et souleva le tissu blanc. Abasourdie, elle resta pétrifiée devant le corps parfaitement conservé---d'un nouveau né. Un petit garçon les bras tendu et les yeux grand ouvert.

 

A qui était destiné ce premier regard confiant et ce dernier appel à l'aide?

Si menu, tellement fragile. Innocente victime de l'intransigeance humaine ou de la détresse humaine. Mais encore du déni humain ou de la folie humaine.

 

Lorsque le petit cadavre fut transporté à la morgue, la maison retrouva toute sa sérénité.

 

 

La semaine suivant cette tragique découverte, Charlène déménagea.

Elle décida de rechercher Hélène et après plusieurs semaines la retrouva au fin fond du Canada.

Les deux sœurs se rapprochèrent, se confièrent, ne se quittèrent plus.

 

Désormais, un troublant secret les unissait, une naissance, l'éphémère offrande de la vie---

 

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