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Boire ou marcher, un dilemme récurrent. Boire pour oublier, marcher pour s'épuiser, deux options pour un même but : vider son esprit, changer de regard, donner la priorité au corps. Aujourd'hui j'ai marché. Ultime sursaut de décence face à l'alcool ? Non, ce serait trop beau. Simplement la colère, la frustration, trop fortes pour être noyées. Aujourd'hui il me faut de la fatigue, de la douleur, de la punition ; alors le rituel démarre, une direction au hasard, un rythme soutenu, et aucune échappatoire avant la souffrance du corps. Même pour quelques instants, ca vaut toujours mieux que la douleur de l'âme.

 

Cette vieille amie reviendra bien assez tôt.

 

Je longe des quais, insensible, sans autre but que le mouvement, fuyant déjà les trottoirs qui me précèdent. Le temps passe, le soleil fuit, la foule déserte et à chaque pas mes pieds me promettent un retour douloureux. Il faudra bien rebrousser chemin, mais l'objectif est atteint. La brume de mon esprit est déjà bien installée, le vide est là, je suis entre parenthèses. Puis, soudain, quelques mots derrière moi. Je me retourne, ramène mes yeux de l'horizon où ils s'étaient perdus, m'efforce de revenir au monde. Un homme seul, assis sur un banc, un pack de bières déjà bien entamé à ses pieds, répète sa question.

- "tu cherches un mec ?"

D'humeur sombre, le naturel prend le dessus, j'insulte. Il rit. S'excuse. M'explique qu'ici, à cette heure là, il a plutôt l'habitude de voir des gars qui en cherchent d'autres. Il est là pour le spectacle, pour assister à cette drôle de parade nuptiale qui marque les soirées de cette banlieue perdue. Ca lui change les idées, lui permet d'oublier.

 

Lui aussi, alors…

 

Etrange miroir, drôle de hasard. Je ne crois pas au hasard. Je lui réponds, m'installe, échange. Il déverse sa vie devant moi, sa femme, qu'il trompe, son fils, qu'il perd, son psy, qu'il feinte, l'alcool, qui l'aide. Il me confie ses échecs, ses regrets, ses doutes, son impuissance face à sa vie, son rôle de spectateur de sa propre existence. J'écoute, parle peu, les questions qu'il se pose sont aussi les miennes, et les réponses qu'il apporte sont mes souvenirs, quelquefois mes projets. Les propos sont décousus, sa vie est un puzzle dont les pièces m'arrivent en flots continus. Modestement, je  remet sa vie en perspective, calme ses tensions, autant d'attributs de sagesse dont je ne parviens pourtant jamais à me faire bénéficier. Des évidences éclatent, des vérités apparaissent, ce sont les siennes, ce sont les miennes. Sa confession est mon introspection, et elle est absolue, totale.

 

Les heures passent, la nuit est profonde, et la lune nous ignore. Les silences, peu à peu, prennent le pas sur le dialogue. Tout a été dit, nos machines à penser ont leur réservoir plein, et il est temps qu'elles se mettent en route, chacune dans sa direction. Une poignée de main, il me remercie, sans s'imaginer sans doute à quel point l'aide a été réciproque. Nos chemins se séparent, les sensations réapparaissent, le froid, le vent, le bruit, totalement oubliés depuis mon premier pas, il y a de cela si longtemps. Quelle chemin parcouru à l'arrêt... Le retour est léger, sans contrainte, sans douleur. Le corps n'a plus la priorité et l'esprit, libéré, reprend les rennes de mes sentiments. Les pleurs contre lesquels je luttais coulent dans un sourire. Ce soir, j'ai été utile. Aujourd'hui, j'ai été quelqu'un.

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