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Toutes les chaises de l’église étaient occupées ou presque. Seuls les deux derniers rangs, à gauche de l’entrée étaient à peine remplis. L’office avait du commencer depuis un certain temps car je voyais déjà quelques enfants s’impatienter. J’avais fait une entrée fracassante, les yeux bouffis, le noir de mon mascara dégoulinant le long de mes joues blêmes. Je ne sais pas ce que je faisais là ni pourquoi j’avais choisi cet endroit.

 

Quelques heures auparavant, mon mari m’avait avoué sa liaison avec une collègue de travail. « Avouer » est un bien grand mot puisque depuis quelques semaines il passait son temps à me laisser des indices afin que je provoque une discussion et que je le questionne à ce sujet. Les hommes sont lâches, surtout en amour. J’avais donc décidé de faire l’autruche et d’attendre la goutte d’eau qui ferait déborder le vase. Sans doute étais-je un peu lâche aussi. Mais je mettrais ça plutôt sur le compte de la peur de voir se briser la cellule familiale que nous avions construite depuis 8 ans. Puis il ya eu ce coup de fil, sur son téléphone portable. J’étais dans le salon, il était sur la terrasse. Il ne savait pas que je le regardais. Je reconnaissais ce visage…celui qui m’avait séduite la première fois. Un visage enjôleur, un sourire ravageur. Il était amoureux, je le voyais. Mais ce n’était plus de moi. Une fois la conversation terminée, je décidais enfin de le provoquer. Il n’attendait que ça. Je n’ai posé qu’une question :

 

-      Tu étais en ligne avec qui, ta nouvelle chérie ?

 

Et lui, saisissant cette occasion inespérée de pouvoir enfin s’enlever une épine du pied :

 

-      Justement, je comptais t’en parler…. Je ne savais pas comment te le dire, cela fait des semaines que ça me minait, je suis amoureux d’une autre femme..

Le reste de la conversation n’a aucune importance. A partir du moment où la brèche avait été ouverte, je savais au fond de moi que je l’avais définitivement perdu.

 

L’église était froide malgré la chaleur écrasante au dehors. J’avais claqué la porte de la maison, pris la voiture sans savoir où aller. Je suis convaincue, depuis cette histoire, que parfois lorsque nous perdons pied, quelqu’un de bienveillant prend le relais de notre vie, l’espace d’un instant et nous dépose sur un chemin, différent peut-être de celui vers lequel on se serait dirigé naturellement au départ, pour nous aider à nous couper du passé et à prendre une autre direction. C’est comme cela, du moins, avec beaucoup de recul, que j’explique ma présence dans cette église peu de temps après notre dispute.

 

J’étais donc assise à l’avant dernier rang. Je n’écoutais pas ce que le prête disait. J’étais bien trop perdue dans ce qui était déjà devenu mon passé, les yeux révulsés par des larmes amères de dégoût et d’incompréhension. J’essayais tant bien que mal de renifler discrètement, le nez emmitouflé dans mon mouchoir, mais mes spasmes étaient si bruyants et si incontrôlables que j’avais du mal à cacher mon désespoir. Qu’allais-je devenir ? Ma vie avait été bâtie autour de lui. Il avait fait en sorte que je ne puisse plus me passer de lui. En le rencontrant, j’avais fait table rase de mon passé, de mon village, de mes amis. Ces dernières années j’avais vécu dans son ombre et j’en avais même perdu ma personnalité. Cette séparation prenait désormais la couleur du danger et la peur du vide. Qui étais-je vraiment devenue ? Personne. Une amnésique.

 

C’est à ce moment-là que j’ai senti sa main tremblante sur mon épaule et le souffle de sa petite voix dans mon oreille « ne pleure pas mon enfant, la vie toujours continue, fais moi confiance…il ya toujours une issue au tunnel ». C’est la seule phrase qu’elle ait prononcée. Et je n’ai pas osé me retourner totalement pour ne pas montrer à la rangée de derrière mon visage rongé par le désespoir. Ma tête n’a donc effectué qu’un quart de tour, comme pour dire à cette vieille dame que je l’avais bien entendue et que je la remerciais. Pourtant dieu sait comme je l’ai maudite dans ma tête, me demandant de quoi elle se mêlait… Je ne vis qu’une ombre noire et paradoxalement, j’avais au fond de moi la sensation de m’être immédiatement apaisée.

L’office religieux terminé, les larmes presque séchées, j’ai fait volte face pour voir le visage de cette vieille dame. Mais le banc de derrière avait déjà été déserté. En sortant sur le parvis, je l’ai longtemps cherchée du regard, et je n’ai aperçu aucune vieille dame en noir.

 

J’ai longtemps pensé à elle. J’y pense encore de temps en temps. Et je me dis que ses paroles susurrées à mon oreille m’ont peut-être donné la force de me battre et de tout reconstruire petit à petit. Elles sont définitivement gravées dans ma tête. Je reste convaincue que certaines rencontres furtives peuvent avoir beaucoup plus de poids sur notre vie que des rencontres « durables ».

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