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Presque neuf heures . Arts et Métiers . Eliane émerge du métro . Petit matin sec, très lumineux . L’air comme lavé pique le nez . Eblouissement de myope . Où doit-elle aller, déjà ? Pour la énième fois elle sort sa convocation :

Conservatoire des Arts et Métiers

5 rue Vaucanson

75003 paris

9h30

Bon, elle a encore le temps de chercher la rue, sans paniquer. Aucun sens de l’orientation : toi, on te perdrait dans un mouchoir de poche ! disait son père . ..Alors elle a prévu large – et un plan, qu’elle déplie, empêtrée dans son sac et sa mallette. Déchiffrer les plaques, faire coïncider les rectangles et les lignes de papier avec les espaces de maisons et de rues relève de l’exploit pour une taupe de son espèce, d’avance perdue dans cette jungle de béton.

- Je peux vous aider, jeune fille ?

Saisie, elle n’a pas vu venir cette voix ; jeune fille, voilà une amabilité dont elle a perdu l’habitude depuis longtemps ! Quart de tour à droite : un homme entre deux âges, barbe naissante, pas vraiment sale encore, sourire largement fendu.

- Oui, je cherche la rue Vaucanson

- Désolé, je ne suis pas du quartier.

Pourquoi proposer son aide, alors ? Mais déjà il devance ses commentaires :

- Les gens ne se parlent pas, à Paris, vous ne trouvez pas ? C’est dommage, non ? Alors, même si je ne peux pas vous renseigner, je vous offre un moment de convivialité : qu’est-ce que vous en dites ?

Et quelle convivialité ! Le discours, volubile et ponctué de vigoureuses gesticulations, se clôt, comme au théâtre, par …un baisemain ! Elle n’en revient pas ! Il n’a pourtant rien d’un aristocrate. Un ouvrier, plutôt : jean, blouson râpé… L’œil trouble, un peu, un vague relent d’alcool, un peu suri… un pochard, sans doute. Et alors ? Eliane est tentée, soudain, de poser sa mallette, d’oublier la convocation, le temps, de se laisser happer par son regard, qui se mouille à présent : l’homme s’est mis à pleurer. Les larmes coulent, tout naturellement, sur son visage. C’est curieux, ça ne la choque pas de le voir pleurer, sans retenue, un homme, en pleine rue. Il lui raconte son histoire : divorcé, il pleure sur sa femme, qu’il aime encore, sur sa petite fille, surtout - elle a neuf ans - il ne la voit presque plus : bientôt elle ne le réclamera plus – J’en pleure, vous voyez ! Faites excuse, hein : j’ai un peu bu, vous comprenez, pour supporter …Mais je ne suis pas un ivrogne, non. On a ses faiblesses, c’est tout. C’est dur, vous savez …

Oui, je sais, pense Eliane. C’est dur.

- Et vous, qu’est-ce que vous me dites ?

L’homme répète sa question, insiste : pas d’échappatoire. Replier son plan, se défiler, honteusement, vite, vite, rentrer dans le brouillard routinier …Ce serait le plus raisonnable, le plus commun. Elle imagine les réflexions des gens dans la rue, devant ce couple improbable, la myope et le pochard …Et alors ?

- Ce que je vous dis ? Je dis merci. Merci.

Elle le répète, ce mot, elle ne sait pas pourquoi : merci de quoi ? C’est plutôt lui qui devrait me remercier. Après tout, je fais ma B A en écoutant ses confidences ! Mais elle ne sait dire que cela : merci . Et puis, comme ça, à l’aveugle, en apnée :

- Voulez-vous prendre un café avec moi ? Je vous l’offre !

Il hésite un moment, fouille dans ses poches, vérifie sa monnaie…

- Non, c’est moi qui vous l’offre.

Et les voilà partis en quête d’un café.

Je suis folle, pense-t-elle, complètement folle. L’autre scénario, le raisonnable, passe en accéléré dans son esprit : trouver la rue Vaucanson, le numéro 5, et puis, poireauter, en attendant l’heure, au café…Ben justement, elle y va, au café ! Et pas seule, pour une fois.

- Deux expressos, s’il vous plaît.

Elle est rassurée : ce n’est pas un pochard : il en aurait profité pour se saouler. Ses gestes désordonnés, ses larmes, ses mots qui se bousculent…Le chagrin d’un homme seul, sonné, qui appelle au secours en proposant son aide. N’est-ce pas justement ce qu’elle fait, à sa façon à elle, plus discrète ? Et tout d’un coup, devant cet homme inconnu, ses verrous sautent, tout se débonde. Elle dit tout, en vrac : la maladie, d’abord : les lignes droites qui se tordent comme des vagues folles dans ses yeux meurtris ; sa rétine, trop usée, déchirée une fois, qui se déchirera un jour, encore, pour de bon, cette fois... Cette idée atroce qui ne la quitte plus, qui ne la quittera plus jamais : la cécité. La solitude. Seule pour affronter ça. Le mari qui se défile, se réfugie dans le déni : c’est si confortable ! Mais non, tu n’as rien ! Tu te fais des romans !…Le désert à deux. Le divorce retardé, à cause des enfants : ma vie est foutue, de toute façon. Pourquoi gâcher la leur ? Et puis, pour quoi faire ? Quel avenir ? La comédie, la routine quotidienne. Les petites pilules, pour tenir : ça vaut bien l’alcool. Elle lui dit même ce qu’elle n’a dit à personne, ce qu’elle ne s’est jamais dit clairement : les errances, certains soirs, au bord du Confluent, là où les deux fleuves mêlent leurs eaux. Le courant y est plus violent. La nuit, il n’y a personne. Ce serait si facile… Mais non : il faut continuer. Espérer, quand même. Pour les enfants, pour la petite fille. Ils partagent leur chagrin comme une coupe de champagne, un peu ivres, plus légers. Deux camarades en bordée.

C’est en camarades qu’ils se sépareront, en s’encourageant mutuellement.

9h30, Cendrillon. Reprends ta mallette, ta convocation, ta routine de myope. Tu es en retard : qu’importe ? Tu te perdras – comme d’habitude. Tu es perdue depuis si longtemps ! Tu flottes comme une bulle de Champagne .Vous n’avez pas échangé vos adresses, tu ne connais même pas son nom : on n’est pas dans un roman .Mais tu reviendras, peut-être, dans le quartier des Arts et Métiers.

Sait-on jamais ?

 

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