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A... est une toute petite ville où la seule distraction pour les jeunes gens était le dancing. Tous les dimanches après midi, on dansait sur les disques à la mode et la jeunesse de tous les villages alentour se donnait rendez-vous pour s'amuser et se rencontrer. Les garçons ressemblaient tous à Elvis ou à Johnny et les filles étaient partagées entre Brigitte Bardot et Sylvie Vartan. On créait de longues lignes pour danser le madison, on se tortillait sur les rythmes du twist, on se déhanchait sur le rock, on se bécotait sur les slows. C'était la belle vie.

 

Il arrivait à l'heure pile, trop rose, trop blond, trop soigneusement vêtu. Son costume bleu ciel, trop chaud pour la saison, ainsi que sa chemise blanche étaient scrupuleusement repassés, et sa cravate, noire et bleue, nouée avec soin. Il était rasé de plus près qu'un moine et sentait l'eau de toilette bon marché.

 

Il avait pourtant un joli visage, mais il semblait si coincé, si peu naturel, si apprêté dans ses vêtements compassés que toutes les filles se moquaient de lui. Il était toujours seul.

 

"Je te parie, Joëlle, m'a dit Laurence, que tu n'es pas capable de l'inviter à danser"

 

On est bête à 16 ans. Je me suis avancée vers lui. Mon Dieu! Quand il dansait, c'était terrible. A cause de son accoutrement hors saison, il transpirait abominablement. Il avait des mains moites qui collaient sur mes épaules nues et sa sueur s'agglutinait en énormes gouttes sur son visage. L'odeur de son parfum avait tourné et sentait la poudre ou le sucre mêlés à la transpiration.

 

Il était gentil, maladroit, probablement très timide. Il m'a un peu parlé. Il cherchait une relation sérieuse. Il vivait dans un hameau éloigné avec des parents âgés qu'il aimait beaucoup. Il était fils unique. Je ne me rappelle plus ce que j'ai répondu ni la suite de la conversation. Il me tardait que le slow se termine. Je me demandais ce que j'allais dire à mes amies car je n'avais plus du tout envie de rire.  J'avais vaguement compris que je me heurtais à quelque chose de sensible et de bien plus grave, d'un sérieux que mes 16 ans ne me permettaient pas d'assumer. Je sentais, derrière ses paroles anodines, une immense solitude dont il ne savait comment sortir, presque une détresse. Je comprenais juste qu'il fallait fuir avant qu'un piège se referme sur moi.

 

Avant de le quitter, sur un merci et un joli sourire, j'ai furtivement lancé un regard sur la grosse gourmette en argent qu'il portait au poignet, avec son prénom gravé : Amédée!

 

Quelle horreur! j'ai ri un instant de ce prénom hors d'âge avec mes amies, surtout d'ailleurs pour calmer la sorte d'angoisse qui me serrait soudain la gorge.

 

Je ne suis pas retournée à A.... pendant quelques semaines. Je n'ai jamais revu Amédée et je n'ai jamais su ce qu'il était devenu.

 

 J'ai alors compris ma cruauté et je n'ai plus joué avec les sentiments de quiconque, ne serait-ce que par respect pour moi-même. De plus, je n'ai plus exercé mes moqueries que sur ceux qui pouvaient me répondre. Ce jour-là, pauvre Amédée, tu m'as fait grandir un peu.

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