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L’année  1985 fut la plus belle de mon adolescence.

Léa et moi avions pour habitude de nous retrouver à l’insu de nos parents dans la «  grange au buffet »  C’est ainsi que nous l’appelions. Elle appartenait à ma famille  et était située en contre bas de nos terres. Personne n’y allait  jamais, aussi en fîmes -nous notre cocon d’amours naissantes et clandestines.

Nous avions inventé un jeu : à chacun de nos rendez-vous, nous devions à tour de rôle apporter un antique objet à mettre sur le vieux meuble avant de nous  imbriquer dedans pour de furtifs et joyeux émois et fou rires.

C’est ainsi que je dérobai  un vieil entonnoir, un moulin à café, quelques couverts, deux bouteilles bleues, signe de  pureté, tandis que Léa y déposa l’église miniature, symbole de notre union, les confitures de sa grand mère,  et citron et brioche, afin de nous sustenter.

Qui de nous deux  déposa les tasses ? Et les biscuits ?

Qu’importe, la rose était le symbole de mon amour naissant  et elle eut l’idée lumineuse de la lampe de poche lorsque l’hiver approcha et que la pénombre nous guettait.

Nous jouions à nous faire peur  et au moindre bruit nous tirions les portes bancales sans jamais imaginer que nous pourrions être un jour enfermés dans notre antre précieuse.

Pourtant, nous avions bien remarqué les clés  à la patère !

Or il advint qu’un soir d’orage, alors que j’attendais ma douce, j’entendis des pas .Vite, je me glissai à l’intérieur afin de n’avoir aucun compte à rendre.

J’avais reconnu les sabots  lourds de mon père.que venait-il donc faire là ?

J’entendis divers bruits, dont celui de clés.

Et oh, horreur, voilà qu’il les essayait toutes sur la serrure de « notre buffet » !

J’ignorais encore le résultat de ses tentatives lorsque je perçus un raclement de gorge puis le grincement bien connu de la porte de la grange. Il devait être reparti. Ouf ! Mais pourvu qu’il ne croise pas Léa !

N’aies crainte, me morigénai-je, elle est maligne, ma toute belle, elle se cachera si elle croise quelqu’un aux abords de la grange !

Je restai néanmoins tapi dans ma cachette mais soudain  pris de crampes, je m’accrochai au devant du  tiroir sans fond.

C’est ainsi qu’à l’arrivée de Léa, un grand éclat de rire fusa.

- Mais à qui appartiennent ces mains-là ? Ricana-t-elle, on dirait bien que  Mon prétendant est coincé ?

En effet, elle tenta d’ouvrir les portes en vain.

-Ne bouge pas, Romain, s’écria-telle, il faut que j’immortalise cet instant ! J’ai justement mes affaires de dessin dans mon cartable !

- Délivre-moi, Léa, bougonnai-je, mais elle n’entendit pas.

Je crus bien mourir étouffé dans ce maudit buffet !

Enfin, elle chercha les clés que mon père avait fort heureusement raccrochées à leur place, et elle m’ouvrit  dans un pouffement de rire puis une tendre accolade.

-Mon pauvre chéri, que t’est-il arrivé ?

-Tu n’as pas rencontré mon père ? J’ignore pourquoi il est venu ici, mais lorsque j’ai perçu son pas reconnaissable entre mille, je me suis glissé dans notre buffet, je l’ai entendu aller et venir, puis il a essayé les clés et m’a enfermé !

-Oui  justement, je l’ai croisé sur le chemin près de chez toi, et il m’a dit qu’il venait de la grange car il craignait des fuites dues à l’orage. Il m’a même rajouté qu’il y avait un sacré bazar là- dedans ,plein de toiles d’araignées, et , mêmes des escargots, ce qui lui semblait le comble,  et qu’il lui faudrait un jour venir y faire un grand ménage !

Regarde ce que j’ai fait…c’est pour toi, tu le mérites bien !

Et elle me tendit une feuille Canson sur laquelle elle avait croqué la scène avant de me délivrer. Tout y était, chaque objet à sa place . Je vis mes doigts dépasser du tiroir ; cela paraissait tellement incongru que je lui pardonnai !Quel talent de dessinatrice avait mon amie !J’étais bluffé.

-Mon dieu que c’était drôle de voir tes mains ainsi accrochées ! Excuse-moi, je n’ai pas pu résister !

-Bon bon, bougonnai-je, mais tu n’étais pas à ma place ! J’ai bien cru finir asphyxié !

Si  tu n’étais pas arrivée…

-Jamais je ne manquerais nos rendez-vous, susurra-t-elle dans mon cou. Il va nous falloir être plus prudents et nous trouver un autre lieu, non ? Cela devient quand même dangereux ici !

J’ignore ce qu’est devenue Léa , mais aujourd’hui en 2010,trône au dessus de mon bureau , bien encadré, le tableau qui reste notre éternel secret…

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