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Assis sur sa vieille table, dans la tourelle qui lui sert de pièce de travail, le dos légèrement vouté, Martin se livre à son exercice matinal préféré : l’écriture.

Mais aujourd’hui comme tous les autres matins depuis des mois, les mots ne viennent pas. Pire, ils fuient sous sa plume dorée. Alors Martin s’énerve. Il insiste, griffonne un mot, puis deux. Péniblement viennent le troisième et le quatrième. Il n’est pas satisfait, sa phrase est bancale. Pour couronner le tout, sa cartouche d’encre s’essouffle. Il la change en grommelant quelques mots que lui seul peut comprendre, se concentre à nouveau sur sa copie, puis lève la tête au plafond pour chercher l’inspiration. Un frisson parcourt alors ses bras émaciés et sa frêle silhouette toute entière semble soudain se tordre dans tous les sens. Son stylo plume vole en éclat. Les deux mains sur le visage à présent, il se met à pleurnicher.

Une fois de plus, l’inspiration lui a échappé. Martin ne comprend pas. En effet, lorsqu’il se couche le soir, Martin écrit dans sa tête. Beaucoup. Dans cet état de torpeur et de somnolence, les mots lui viennent spontanément au fil et à mesure que ses yeux se ferment. Il les tord dans tous les sens, les coud entre eux, en joue comme un jongleur, tisse des histoires, et se dit qu’il faudra qu’il couche tout ça sur papier le lendemain matin. Et chaque matin, il n’échappe pas au joug de la déchéance que pour y retomber.

Il a même essayé plusieurs fois le soir de briser cette inspiration grouillante en se réveillant de son demi-sommeil pour prendre quelques notes. En vain. Dès lors que Martin devient totalement conscient, les mots dans sa tête s’effeuillent pour ne devenir que cendre sur le papier. Dans ses jeunes années, Martin a été accro à la cocaïne. Il se dit alors que sa cervelle doit être bourrée de larves impures qui le menacent jusque dans son intellect.

Ce matin plus que les autres, Martin semble s’alanguir, morose et lent dans chacun de ses gestes, dans une atmosphère de dégoût et un panache de poussière. Par le fenestron, il aperçoit la fontaine sur la place du marché. Le village semble être encore assoupi. A côté des vieilles latrines publiques, se dandine un vieux chat gris. Seul le boulanger est debout depuis quelques heures. Le soleil embrase timidement les montagnes environnantes, prêt à pénétrer le sein de la terre. Martin s’approche de l’ouverture, prend une profonde respiration, ferme les yeux et ne pense plus à rien. Il essaie de retrouver le fil de l’histoire qu’il a écrit dans sa tête la nuit précédente. Mais il a mal jusque dans sa chair. Aucun souvenir, quelques images ni plus ni moins, aucun mot. Pourtant il pensait avoir trouvé l’idée pour un roman, une bonne idée qui tenait la route, une histoire palpitante qui tiendrait le lecteur en haleine jusqu’au bout, le roman du siècle et non pas une imitation servile des autres Levy, Muso ou Gavalda. Il se voit déjà passer dans les grandes émissions littéraires et dédicacer ses livres sous le regard envieux de toutes les personnes qui l’ont fuit. Il recule, se prend les pieds dans un jouet brisé trainant sur le sol. Une vieille poupée. Celle de sa fille. Retour à la réalité. La vie ne l’a pas épargné. Il se replie à nouveau sur son existence vaseuse, aperçoit son stylo plume parterre, le récupère. Puis d’un geste irréfléchi, se plante la plume en plein cœur. Avant de tomber, il couchera enfin quelques mots sur la feuille de papier qui se teintera peu à peu d’un ton vermeil.   

Tag(s) : #Textes des auteurs
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