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Elle m'a longtemps convoité. Il lui fallut passer les épreuves. L'épreuve du temps. L'épreuve de la confiance. L'épreuve de la fidélité. L'épreuve de la mémoire. J'étais un protecteur sacré des corps. J'ai longtemps enveloppé ceux des femmes, passant même de l'une à l'autre en l'espace d'une soirée. Elles se sont nichées dans mes plis à la recherche de secrets cachés dans les bruissements, les murmures, les histoires chuchotées aux creux de leur oreille alors que je me glissais au creux de leur cou. J'ai entouré les bras d'une jeune mère alors qu'elle regardait les côtes de mon pays depuis le pont d'un paquebot, les yeux plissés sous l'éclat du soleil oriental. J'ai visité les lieux interdits de mes amantes d'un moment sans qu'elles s'en formalisent. La femme et le tissu sont intimes. Elle porte au plus secret d'elle-même les plis du tissu.

 

         Elle m'a toujours courtisé, jusqu'à ce qu'oublié, dédaigné, réduit à l'état d'antiquité précieuse je me trouve abandonné à sa volonté. Ma magie était invisible à certains yeux, ou bien ces derniers refusaient-ils de la voir. J'étais presque mort, ma flamme éteinte. Mes fils se détendaient, la trame de la réalité se diluant dans l'oubli. J'avais presque disparu, bientôt on n'aurait pu me toucher sans me détruire. Elle m'a alors tiré vers son coeur. Elle a déplié mon vieux corps. Elle a apposé ses mains à la recherche de mes failles. Ses mains m'ont parcouru, suivant du doigt mes blessures, jusqu'à ce que je m'éveille et sente à nouveau sur moi la lumière du jour. Son toucher était précis. Elle connaissait mes points sensibles, et s'y acharna jusqu'à réveiller la plus petite de mes fibres, me rappelant au monde des humains.

 

         Elle m'a rendu à ma vraie valeur. D'un homme j'étais né une première fois. Il m'avait bercé six mois durant dans la chaleur moite de sa retraite. Ses gestes étaient secs, ses mains s'accrochant à la matière, alors qu'il méditait chaque fil passé dans ma trame. Des mains d'une femme je suis né une deuxième fois. Les créatrices bâtissent sans l'ostentation des créateurs. Ce qui naît sous leurs mains est d'un ordre plus naturel que volontaire. Elle abandonnent leur volonté à l'oeuvre qui se crée d'elle-même. Sans avoir l'air d'y tenir. De la magie comme le plaisir.

 

         Elle m'a déposé sur une paroi. Je m'y épanche dans toute ma langueur le long des carrés de couleurs qui me bordent comme le cadre d'un tableau. Ainsi puis-je à nouveau exercer ma magie. Je suis un piège. Celui qui me regarde se perd dans les mirages de mon passé indien, rassuré un moment par la symétrie qu'il croit y discerner pour replonger dans la perplexité la seconde d'après. D'un motif la ligne d'une courbe s'interrompt brusquement dans le néant, puis un nouveau dessin l'entraîne dans des profondeurs inatendues. Puis c'est une suite de cercles concentriques qui rejoignent l'infini. Un orgue de teintes, tuyères en alambics, chante les accords de ceux qu'il a pris au piège. Un ogre. Un maëlstrom de charmes. Si tu échappes à celui-là, celui-ci te prendra dans un filet de laine douce pour te guider jusqu'à mon centre. Ariane a longtemps erré dans le labyrinthe à la recherche de Thésée l'infidèle, cherchant l'issue vers le grand jour, se fiant au fil ténu de son amour, jusqu'à en atteindre le centre. Celui-ci s'ouvre sur des espaces étranges où des êtres fabuleux l'attendent. Le bestiaire d'un autre monde, inconcevable pour ceux qui n'en sont pas. Ma toile se tisse si serrée qu'elle ne prend dans son maillage que l'esprit, un met si fin qu'il ne saurait y en avoir de plus recherché. Je m'en nourris, dans une prison douce et sombre, une cage dont on ne sort que par le coeur, une étoile noire.

 

         Elle n'est pas dupe. Elle sait. Elle plonge son regard à l'intérieur de l'étoile. Mon créateur y a apposé sa marque. En lieu et place du coeur humain il l'a tissée de blanc. De cette signature énigmatique il n'a rien révélé, n'a laissé aucun indice qui permettre de déchiffrer son sens. Je n'en ai retenu que la grâce du signe, un souvenir de ma virginité passée. En échange, je lui ai pris son nom, inscrit en laine blanche à gauche de mon étoile, à la place du coeur, le shakra des émotions englouties. Des vagues à l'âme de mon coeur signé le sens est obscur.

 

         Elle contemple mon étoile signée de blanc. Elle y médite une image projetée de son propre coeur, battant, gorgé de sang et de vie. Je sais ce qu'elle sait, dans ce ballet de fascination mêlée de répugnance qu'elle affiche. C'est que de l'organique je partage la fibre. Les tissus des organes de celle près de qui je veille. J'ai eu la vision des plis de son coeur, pulsatiles, et j'ai passé outre cette soie rouge pour atteindre l'image de cette chair, son empreinte. J'y ai découvert une trace obscure. Non pas une tache mais un tissage plus sombre. Les plis de son coeur sans lui ne pourraient tenir ensemble. Je vois son coeur plissé d'ombre, comme elle voit le mien tissé de blanc. Je lui renvoie mon désir et son propre désir noués, enchevêtrés, des corps d'amants perdus l'un dans l'autre. Si je me nourrissais de ce désir, je prendrai corps et rendrait vie aux disparus qui m'habitent et observent à travers moi la vie dont ils sont maintenant absents. Elle rencontre souvent l'image d'une de mes anciennes gardiennes. Son visage flotte dans mes arabesques, puis lui sourit, l'observe et la veille. D'un regard jaloux, non de son amour pour moi mais de mon amour pour elle.

 

         J'ai traversé la moitié du globe terrestre pour arriver aux pays des impurs. J'étais protégé, dans une malle de bois sacré à l'odeur douceâtre, sensée éloigner les mauvais esprits et les mangeurs de laine. Mon éclat n'a pas terni. Si je suis sombre, je le le dois à la clarté orientale, et mon tissage serré à la moiteur, l'humidité chaude dont j'étais le rempart, ou à la fraîcheur soudaine des nuits suivant l'étouffoir des jours. L'histoire humaine a tracé mes motifs, recoins obscurs, chemins sinueux. Au bout du compte symétriques entre civilisations. De quel côté que je me trouve du globe terrestre, ils sont étrangement semblables.

 

         Je ne suis pas âgé, j'ignore ce temps qui me traverse. Je suis aussi solide qu'une mémoire d'homme, filant sa trame de génération en génération. J'existe au-delà de leur mort, au long de leurs vies successives. Je suis un guetteur.

 

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