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                Je tenais entre mes doigts blanchis une pauvre poupée. Vieille déjà, malgré son jeune âge, il ne lui restait qu'une vulgaire touffe de chanvre délavé sur son crâne en caoutchouc défraîchi. De sa robe en chiffon crêpé, autrefois d'un vert sombre profond, pendait en lambeau un petit bout d'ourlet bleu ciel.

            Je pouvais encore l'imaginer, jadis à ses heures de gloire, tel un diadème lumineux, pourlécher la guipure éclatante du tissu si longtemps caressé.

            Se voir ainsi happer par des pierres, que l'enfance a roulées, le long des sentiers connus, est en soi chose commune. Cependant, ce simple fait pour certains anodin, peut devenir horrible aux yeux d'une petite fille sensible. Tout son monde s'écroula alors. Elle y perdit son unique confidente. Sa perle rare. Elle devint seule au monde. Se sentit trahie. Abandonné par le monde de l'innocence.

            Cette histoire comme tant d'autres, dans la suite interminable d'un quotidien souvent redondant, à parfois le pouvoir de creuser des fossés. De permettre malgré soi, de tracer des frontières. Que d'ailleurs, ni le temps ou les lieux, voir même le bon vouloir, ne pourront aplanir. Elles demeureront à tout jamais infranchissables. Cruellement incontournables.

            Même l'oubli, ce vacuum quasi insondable, cet égrégore de souvenirs occultés, n'y pu rien.

            Rose-Marie venait d'avoir dix ans. Cette année-là, le mois d'août avait été celui des cigales nocturnes et des criquets tapageurs. Et nous, nous pestions dans nos corps maigrichons.

            L'horreur qui montait en nos cœurs, se propageait telle une onde de choc sismique sur nos regards fuyants. Seule s'y lisait la tristesse. Nos cœurs demeuraient encore accrochés à ces heures de liberté. Dans quelques jours,  il nous faudrait revenir à nos pupitres de bois. Trop hauts, trop larges. Trop petits, trop sales. Pleins de ces éclisses qui s'amusaient cruellement à pourfendre la peau de nos corps si tendres, et prendre si longtemps à guérir nos écorchures mises à nues, ils nous hurlaient fort à l'oreille, notre petitesse d'enfant. Autant celle de nos âmes avides des rêves les plus fous que celle de nos longs bras embarrassés à ne savoir trop quoi faire du temps qui leurs était imparti.

            C'était le dernier Samedi des vacances d'été. Sa promenade solitaire l'avait conduite à sa clairière secrète. Son jeu préféré. Lorsque tout-à-coup, elle entendit feuler sous le couvert du sous-bois. Il bordait le petit pont couvert qui se dessinait au travers du feuillage déjà roussi. Ce mastodonte au toit rouge jetait son maigre tablier, d'un côté à l'autre de la rivière qui grondait encore, après les interminables pluies de juillet. Nous nous y cachions souvent, mes frères et moi, dans le but de lui faire peur. Nous espérions qu'elle laisse tomber sa poupée. Nous la détestions tant dans ces froufrous de chiffon empesé.

            Tandis que je marche en ce matin ombragé, sur ces ornières bordées de chiendent accompagné de ronces et de salicaires poussés épars, comme autrefois, avec mes compagnons de jeux, me reviennent à l'esprit les souvenirs du plus cruel de nos passe-temps d'autrefois. Le lion et la poupée abîmée sur les pierres. Aujourd'hui éphémères, ces jeux de l'enfance nous furent nécessaires. Ils nous servaient d'exutoires. Ce temps maintenant révolu, les conservait cruellement présent, comme si c'était hier.

            Sans que je n'y sois préparé, cet amalgame d'émotions dissoutes dans l'océan des engrammes cachés, ne put s'empêcher de refaire surface, grâce à une catharsis instantanée.

            Que j'aurais aimé lui cracher au visage, lui dédicacer cette révélation soudaine, à la vue de la scène qui défila en moi, comme une source résurgente. Mais j'avais peur. L'ostensible méfiance qui me poussait à la fuite devant ses grands yeux marron, m'obsédait.

            Le lien familial pourtant tissé depuis l'enfance, cette connivence qui va de soi, presque nécessaire, avait été rompu depuis belle-lurette. J'exécrais d'avance à la voir grimacer. Elle et sa satanée poupée aux deux billes orangées sous l'éclat blafard de la lune.

            Concours de circonstance, court-circuit dans le faisceau de nos connexions électriques? Rancune, rage accumulée, jalousie ou tout cela à la fois ? Je n'en savais trop rien. Ou ne voulait tout simplement pas savoir. En connaître les véritables raisons m'importait  peu. Tout ce que je ressentais, c'était que la chimie ne passait plus entre nous deux. Nos atomes crochus faisaient des étincelles sans cesse repoussées dans le combat de nos propres vies.

            Comme si nous avions été intiment programmés à notre naissance pour nous détester, nous entre-déchirer jusqu'au sang tout le reste de nos jours, nous ne nous supportions pas. Nous ne nous méritions plus. La guerre était déclarée. L'inévitable allait perpétuellement se produire. J'en étais convaincu. Et sans doute elle aussi.

            Remontés des tréfonds insondables de l'inconscient, tel un élixir imbuvable, ces gravats anciens de nos pans de vies récalcitrants, ombres omniprésentes, tissaient la trame noueuse de nos noirs déchirements, lors de ces brèves rencontres obligatoires.

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