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"  Un- deux- trois, j'irais dans les bois.

- Non papa!ne me fais pas de mal!

 

.  Quatre- cinq- six, cueillir des cerises.

- Accommodé d'un peu de poison, comme on ajoute un peu de sel.

 

.  Sept- huit- neuf, dans mon panier neuf.

- N'ai plus peur, le loup s'est endormit, à tout jamais, à tout jamais---

 

.  Dix- onze- douze, elles seront toutes rouges!  "

 

 

Tout les dimanches matins mon père emmène ma grande soeur, Charlotte, à la ville voisine pour vendre les légumes de notre potager.

 

Je n'ai pas la permission de les accompagner parce que je n'ai que sept ans, alors que Charlotte à dix ans.

 

Par la fenêtre du salon, je les regarde jalousement monter dans la camionnette et disparaître dans la petite forêt, qui sépare notre village de la ville.

 

C'est étrange, ma grande soeur est toujours énervée avant de partir.

Elle bouscule notre vieux chien. Elle me rouspète pour des broutilles et dans notre chambre, elle jette contre les murs toutes ses peluches.

 

C'est comme ça, seulement le dimanche matin.

Parce que d'ordinaire, elle est très attentionnée, patiente et ordonnée.

 

Par contre, quand elle rentre du marché à midi sonnant, elle traine le pas. La tête baissé, les cheveux en bataille, elle s'enferme dans les wc et, je l'entends pleurer.

 

J'en ai parlé à maman qui ma répondu que cela ne me regardait pas. Que papa l'avait certainement grondé pour de quelconques bêtises.

Pourtant, Charlotte est consciencieuse, intelligente, polie et ne désobéit jamais!

 

Je pense que maman ne me dit pas toute la vérité.

Je pense que papa cache une sombre réalité.

Je pense que Charlotte est terriblement malheureuse, le dimanche matin.

 

La nuit, je me blottis contre ma soeur qui me rassure tendrement.

J'ai bien remarqué les bleus sur ses bras menus et même sur son cou.

 

Maintenant, j'ai peur, j'ai tellement peur du dimanche, du marché, de la ville, surtout de la forêt!

 

Depuis un mois, Charlotte refuse de s'alimenter. Le docteur parle d' hospitalisation.

Bien sur, mon père refuse et ma mère pleure.

 

Je console ma grande soeur et je lui propose même, malgré ma frayeur, de la remplacer le dimanche matin pour aller au marché vendre les légumes.

 

L'angoisse et la douleur confondu mouillent ses beaux yeux vert.

- Non! Pas toi! Ce porc ne te touchera pas!

 

De qui parle t-elle avec autant de colère et de haine ?

Elle me prend dans ses bras, dépose un baiser sur mes cheveux et murmure.

- Je le tue, s'il ose poser la main sur toi, je le tue!

 

Un soir, papa annonce que désormais il ira au marché le mercredi et le dimanche matin. Avec Charlotte, bien entendu.

 

Cette nuit là, ma grande soeur est effondrée.

Dans notre lit, elle n'arrête pas de sangloter et je ne parviens plus à la consoler.

 

Au levé du jour, je suis tirée du sommeil par les cris de maman, mélange de stupeur et de désolation.

 

Charlotte est déjà levée, d'habitude elle me réveille d'un bisou sur la joue.

 

J'ouvre doucement la porte, descend l'escalier et m'arrête, horrifiée devant l'entrée du salon.

 

Sur la poutre en bois qui traverse le plafond de la pièce, une corde retient suspendu par le cou ma grande soeur.

Juste en face de la cheminée, où la Joconde la regarde du haut de son cadre doré.

 

Papa monte sur une chaise, coupe la corde, pendant que maman téléphone au médecin.

 

Je ne bouge pas, figée dans mon désespoir ou la peur cogne dans mes tempes.

Soudain plus rien, je m'évanouis.

 

Lorsque j'ouvre les yeux, Charlotte a disparue du salon.

Maman pleure encore et papa me regarde bizarrement.

 

Un jour, Charlotte ma précieusement confié une pochette en toile, en me disant.

- Tu verses le contenu dans sa nourriture et je te promets, qu'il ne te fera  "jamais"  de mal.

 

Ce petit complot se passait dans le salon, pour seul témoin, la Joconde au visage aussi innocent que nos coeurs d'enfants meurtris.

 

Ce même soir du drame, je tourne le dos à la Joconde mais je sais qu'elle me regarde.

Elle me voit me faufiler dans l'étroite cuisine où la table est préparée pour le dîner.

Une boîte de sardines est ouverte.

La Joconde suit chacun de mes gestes.

Avec une fourchette, je soulève les sardines, je sous poudre l'huile et replace les sardines.

 

Je m'éclipse silencieusement de la pièce.

Peut-être que la Joconde sourit derrière moi, mais je n'ose pas me retourner pour vérifier.

 

Un instant plus tard, je suis assise en face de mon père.

Maman à les yeux rougi de chagrin, ou de remord. Elle ne réagit pas au comportement malsain de papa, elle trouve seulement le courage de me servir à manger.

 

- Ma petite Amandine, maintenant c'est toi, qui va m'accompagner au marché.

 

Je ne répond pas, bien que ces quelques mots me glacent.

Et si la poudre magique n'agissait pas---Et s'il ne s'endormait pas---

 

Les mots de mon père martèlent mon esprit, se cognent contre mon coeur affolé.

 

Lentement il prend la boîte de sardines. Verse tout le contenu dans son assiette.

Il sourit, en dégustant les délicieuses sardines aromatisées, de mort au rat.

 

Soudain, il étouffe, rougit, convulse les yeux éjecté de sang. Une mousse blanche s'échappe d'entre ses lèvres violacées.

Il se lève, sa chaise tombe. Il bascule contre le mur et s'écroule sur le sol. Son corps tremble, sursaute, se raidit et, plus rien.

 

"  Dix- onze- douze, elles seront toutes rouges!

La clé de la camionnette, je la glisserais dans son cercueil.  "

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