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        - L'addition, s'il vous plaît.

 

        Voilà, c'est fini. Fini pour le repas, fini pour la soirée, fini pour notre vie à deux. Enterrer notre couple au restaurant a rendu les choses plus faciles. Pas question de régaler le public de pénibles hoquets ; j'ai ma dignité, il le sait. Pendant la journée, il a profité de mon absence pour vider son placard, débrancher son ordinateur, remonter son vélo de la cave et embarquer le tout dans la fourgonnette de Stéphane - celui-là, il me doit une explication. Bref, mon homme s'est fait la malle. Il me l'avait annoncé la semaine passée, je n'avais même pas été surprise. Il avait une maîtresse, je le soupçonnais depuis plusieurs semaines. Une maîtresse ! On croirait du Zola ou du Maupassant ! Aujourd'hui, on dit une nouvelle copine, ça passe plus facilement même si au fond c'est la même chose.

 

        Il a terminé son café, a payé, puis il m'a dit : "Je sors le premier, ce sera plus facile pour toi." Plus facile ? C'est bien de lui ! Il a enfilé son blouson, le Cerruti crème que je lui avais offert pour ses trente ans, il m'a embrassée dans les cheveux et m'a soufflé : "Merci". Je vais t'en donner, moi, des mercis ! Cinq ans que je lui repasse ses chemises, que je lui pâtisse des religieuses ou des éclairs au chocolat dont je me prive, moi, pour garder la ligne ! Cinq ans que je le laisse regarder "Enquêtes spéciales" à la télé pendant que je martyrise mes abdos dans la salle de bains, histoire de garder le ventre plat. Sans parler des week-ends ennuyeux chez sa mère, dans ce trou des Ardennes où il tombe dix mètres d'eau par an, et des vacances en caravane, je déteste la caravane, je déteste le camping, je déteste les vacances. Je le déteste, lui.

 

        Toute seule dans la nuit tiède, j'ai pressé le pas pour ne pas sentir qu'il manquait son bras sous le mien. Des couples sortaient en riant des cafés, les voix portaient loin, des voix heureuses. Un autre monde, qui n'était plus le mien. En rentrant, j'ai ravalé ma rage avec un somnifère et une bonne rasade de whisky et j'ai dormi sans rêves jusqu'au matin.

 

        C'est le téléphone qui m'a réveillée.

        - Clotilde, tu as vu le temps ? Je suis libre aujourd'hui. On prend notre journée de filles ?

 

        Elle tombait bien, Félicité ! Félicité, c'est mon amie. Pas ma seule amie, non, mais une amie unique. C'est une maîtresse femme, Félicité. Si j'hésitais encore entre les larmes et la colère, elle saurait comment s'y prendre.

 

        - Quoi ? Mais de quoi te plains-tu ? Fini, le dévouement aveugle, la cuisine de belle-maman et le programme sans surprise pour la soirée. Sois positive ! Aujourd'hui, ma fille, on s'éclate ! Et pour commencer, on va chez Athanase.

 

        Athanase, c'est le coiffeur de Félicité qui s'y fait régulièrement défriser les cheveux et en profite pour jaboter avec ses compatriotes. Tout ce que la ville compte de chevelures cotonnées s'y presse. Côté musique, c'est soukouss, kwassa kwassa et rumba congolaise. On discute avec véhémence du prix des Wax et des patates douces, en lingala, en kikongo ; on finit les phrases en français de là-bas. "Cyprien a cassé le bic, il est bon pour l'article 15... Moi, j'ai pris la ligne 11 pour venir ici, les bus sont encore en grève, vraiment, c'est trop ! Mama Ernestine, c'est une sapeuse depuis que son mari est retourné au Kivu, les affaires vont bien, ah oui..." On se passe le dernier numéro de "L'Avenir" ou du "Potentiel", on, prend des nouvelles de la famille restée à Kinshasa ou au village. Entrer dans le salon d'Athanase, c'est entrer dans le soleil.

 

        Je l'avoue, je détonnais un peu dans ce monde bariolé et bruyant : à force de me priver de pâtisseries, je n'avais pas le physique généreux en vogue ici. Mes chaveux pâles et plats, mon visage nu, fermé, mon T-shirt et mon pantalon passe-partout faisaient de moi une petite tache triste dans le paysage. J'avais l'air d'une religieuse qui veut passer inaperçue.

 

        Athanase m'a posé des bigoudis. Des bigoudis ! Ma grand-mère en était une inconditionnnelle, mais à son âge...

        - Laisse-toi faire, me sourit Félicité. Athanase, il recoiffe le moral !

        - J'aurais préféré un brushing.

        - Un brushing, ça ne tiendra pas sur vos cheveux, décréta le figaro d'ébène en avançant la lèvre. Trop mous. La mise en plis, pour vous, c'est mieux...

 

        Et voilà comment je me retrouvai auréolée d'énormes rouleaux verts et roses qui me faisaient ressembler à une grosse fleur tropicale.

        - Mais comme ça vous va bien ! me complimenta une mama épanouie dans un pagne indigo où le pape souriait de toutes ses dents. Vous devriez porter des couleurs. Le beige, ce n'est pas beau. Ca rend triste.

        - C'est vrai, enchaîna une autre qu'on appelait Espérance, et mettre aussi du rouge sur les joues, et manger pour ne pas rester maigre. Regardez, moi, je mange, je suis grosse, je ris, je fais la fête. Ce n'est pas bien de ressembler à un chat qui a faim. Ah ! non, c'est pas joli joli. Tu dis ça aussi, hein, Pélagie ?

 

        Pendant que la tête me fourmillait sous un séchoir rescapé des années septante, je voyais Félicité aller de l'un à l'autre, rire, esquisser avec Athanase un pas de ndombolo en trémoussant ses hanches rondes. Elle n'a pas d'homme dans sa vie, Félicité. Plus maintenant. Je ne sais pas ce qu'il est devenu, elle n'en parle jamais. La guerre, le sida, la faim, qui sait ? Ou peut-être avait-il, comme le mien, un "deuxième bureau" ? Il y a déjà des années qu'elle est arrivée, seule, avec juste quelques papiers dans une chemise en plastique et une petite valise de carton bourrée de courage et de bonne humeur. Elle n'a rien raconté, sauf peut-être à l'assistante sociale qui l'avait prise en amitié ; elle a fait des ménages, la nuit, pour payer ses études d'infirmière et, à l'hôpital, les patients la réclament. Elle s'habille de robes extravagantes aux couleurs de soleil et de feu, elle accroche à ses oreilles de gros coquillages nacrés qui lui frôlent les épaules, elle danse à la première note qui lui chatouille le tympan, elle ouvre grand sa porte à de pauvres filles comme moi, qui n'ont pas appris comment faire quand on a de la peine. Elle a le coeur inépuisable. Comme Espérance, comme Pélagie, comme Athanase.

 

        Athanase qui s'amuse de mes cheveux lisses et si clairs, et prend bruyamment ses clientes à témoin. "Ah ! Kitoko, la mundele ! Elle est jolie, non ? Ah ! vraiment, c'est trop !" Tout compte fait, cette coiffure ne me va pas mal. Je souris, presque malgré moi. Oui, ça me change, et pourquoi pas ? Mes yeux se mettent à rire tout seuls. C'est gagné ! Félicité est ravie. Les autres aussi. Le bigoudi a encore de beaux jours devant lui.

 

        Un coup de tonnerre, soudain. Un éclair. De larges gouttes qui s'écrasent sur le trottoir surchauffé. Pas question de noyer le chef-d'oeuvre capillaire. Athanase jette peigne et ciseaux sur la console brinquebalante, glisse dans l'appareil un autre CD, pousse à fond les décibels, et me voilà à danser avec les autres sur les rythmes de Jeannot Bombenga et de Nyoka Longo. Pourvu que la pluie ne s'arrête pas trop tôt !

 

 

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