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Il est 8h30 du matin

 

La lumière commence à poindre sur la ville, encore trop faible pour être déjà le jour mais déjà trop présente pour être encore la nuit.

 

Les maisons s’alignent le long de la chaussée, les volets relevés mais continuant à se fondre dans une grisaille envahissante.

 

Le trottoir luit d’humidité, accueillant des flaques d’eau boueuse autour d’un endroit où il s’est affaissé.

 

Elle tourne le coin de la rue. Environ un mètre soixante, elle est mince. Ses cheveux longs et blonds sont laissés libres, ils sont très secs et quelques-uns d’entre eux n’ont pas conservé la stricte et lisse uniformité imposée aux autres.

 

Elle porte des lunettes dont l’épaisse monture noire contribue à masquer le maquillage appuyé qui alourdi élégamment ses paupières. Deux lettres scintillent sur leurs branches à chaque fois qu’elle passe sous un lampadaire.

 

Une paire fils blancs tombent depuis la masse de ses cheveux et vont se rejoindre dans une poche intérieure de sa courte veste noire aux épaules rembourrées.

 

Sa bouche fardée d’un rouge-à-lèvre discret ne sourit pas. Elle avance rapidement, remontant régulièrement d’un coup d’épaule la bandoulière du lourd sac qu’elle porte.

 

Une ombre jaune passe entre nous dans un bruit de route humide, la cachant à mon regard.

 

L’instant d’après, elle est en train de courir, luttant pour garder son sac en place, le bruit de ses ballerines claquant avec énergie sur les dalles humides du trottoir. C’est une course bizarre, désordonnée, presque désarticulée. Elle se rapproche d’un long véhicule jaune garni de grandes fenêtres couvertes de buée qui s’est arrêté plus loin dans un emplacement  blanc tracé en pointillés.

 

Un bruit d’éclaboussure se fait entendre. Sa course l’a entraînée jusqu’à l’endroit où le trottoir s’est affaissé et un de ses pied s’est enfoncé dans la flaque d’eau stagnante. Elle vacille, agite les bras en l’air, continue d’avancer en s’inclinant de plus en plus vers l’avant. Finalement son pied quitte la ballerine imbibée d’eau qui rebondit contre un seuil usé et elle s’affaisse à son tour, les genoux heurtant durement le sol, suivis de la paume de ses mains puis de tout son côté.

 

Très vite elle se redresse en grimaçant, son legging noir est troué à hauteur du genou gauche et constellé de taches brunâtre, ses mains sont marquées de petits gravillons et couvertes d’eau sale tandis que ses vêtements alourdis ont troqué leur ondoiement aérien contre une sorte de viscosité froide et collante.

 

Elle se relève en rajustant prestement ses lunettes et en ignorant les fils blancs qui pendent maintenant depuis sa poche intérieure. Son regard passe du véhicule à l’arrêt à la ballerine qui gît plus loin. Elle reste immobile une fraction de seconde puis se précipite pour récupérer sa chaussure et continuer sa course, une ballerine dans la main gauche, le sac pendant au bout de son bras droit et heurtant le pavage au rythme étrange du claquement de son talon chaussé et du bruit de viande humide de son pied nu.

 

Elle arrive enfin devant les portes ouvertes à l’avant du véhicule. De nombreuses personnes y sont entassées, assises, debout, contraintes de se frotter les unes aux autres. Les derniers montés tentent de rester sur leur portion de marche en se cramponnant comme ils peuvent aux barres de maintien, bien trop occupés à lutter contre la pression des corps qui tente de les refouler pour lui accorder un regard.

 

Le chauffeur la dévisage un instant puis dans un soupir détourne la tête et appuie sur un des boutons de son tableau de bord. Les portes se referment avec effort, compressant encore un peu plus les passagers et le véhicule se met en branle, l’abandonnant sur le bas-côté et lui soufflant ses gaz d’échappement au visage.

 

Elle le regarde s’éloigner les yeux humides et sa lèvre se met à trembler.

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